Œuvres spoliées par les nazis : "La recherche se fait toujours à l'échelle internationale", dit Ines Rotermund-Reynard
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« À partir du moment où une spoliation antisémite est avérée, ce serait tout à fait possible. »
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« Et c'est possible ? 80 ans, plus de 80 ans après, vous y arrivez encore aujourd'hui ? »
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Il est 6h22, ce sont les cold case de la culture, des enquêtes autour d'oeuvres d'art volés dont on cherche toujours les propriétaires. Rien que pour la seconde guerre mondiale, les musées français abritent encore officiellement plus de 2000 biens spoliés à des juifs. Il y en a un peu plus de 200 au musée d'Orsay dont 13 sont exposés depuis lundi dans une salle dédiée. Il y a des toiles de Rodin et de Degas, une sculpture également d'étoiles de Degas et de Renoir et une sculpture de Rodin. Bonjour Inès Rotermonde-Rénard, vous êtes historienne de l'art, le musée d'Orsay vous a recruté il y a trois ans en tant que chargée de recherche en provenance.
Finalement, si je comprends bien, votre travail c'est quoi ? C'est de vider cette nouvelle salle, de faire en sorte que ces oeuvres retrouvent leurs propriétaires ?
Oui, on espère bien sûr. À partir du moment où une spoliation antisémite est avérée, ce serait tout à fait possible. Et c'est le désir du musée, le désir du ministère de la Culture et de la commission d'animation des victimes de spoliation de restituer les oeuvres identifiées comme appartenues à une famille juive. Là, en ce cas-là, évidemment, le souhait c'est de restituer. Alors ce n'est pas toujours si évident.
Et c'est possible ? 80 ans, plus de 80 ans après, vous y arrivez encore aujourd'hui ?
On arrive encore et on arrive peut-être de plus en plus, justement, parce que le paysage de la recherche a changé. Nous avons beaucoup plus d'accès à des fonds d'archives qui étaient encore inaccessibles il y a une vingtaine, il y a une trentaine d'années.
Quels archives vous intéressent particulièrement ?
Alors, c'est beaucoup d'archives, en fait, qui se trouvent aujourd'hui aux archives du ministère des Affaires étrangères, entre autres, mais aussi archives nationales, mais aussi à l'étranger. Donc, je pense qu'il est très important de souligner, c'est que la recherche de provenance se fait toujours à l'échelle internationale. Et donc, grâce à Internet, grâce au fait que de plus en plus de fonds sont numérisés, la recherche, c'est en quelque sorte facilité et on peut croiser les sources au-delà des frontières. Est-ce que les réseaux sociaux vous aident ? Est-ce que l'intelligence artificielle aussi ? Toutes les nouvelles technologies ? En partie, tout à fait.
Alors, l'intelligence artificielle nous aide. On a, par exemple, développé un projet, donc ça, c'était dans un précédent travail, sur les catalogues de vente de la maison de Rouault, donc la plus grande ou la seule maison de vente pendant le convivre, pendant la guerre, à Paris. Et là, on avait numérisé non seulement les catalogues de vente, mais on avait aussi exploité, grâce à l'intelligence artificielle, ces catalogues, donc c'est-à-dire une enquête. Si on cherche spécifiquement une œuvre, on cherche un expert par lequel l'œuvre est passée en transaction, on peut faire cette enquête en quelques secondes.
Mais donc, comment vous vous y prenez ? Juste au tout début, donc vous avez, il y a quoi ? 225 tableaux, c'est ça ?
Absolument, des MNR, donc c'est Musée Nation de Récupération, ce sont des œuvres que l'Allemagne fédérale a rendues après le conflit, après la Deuxième Guerre mondiale, à la France.
Alors, parmi ces 225 tableaux, vous en choisissez un, qu'est-ce que vous faites en premier ? C'est quoi le tout premier travail sur un tableau dont il faut retrouver le propriétaire ou les ayants droit ?
Alors justement, ce qu'on a essayé de montrer aussi dans cette salle, qui est un peu une salle, une sorte de laboratoire de la recherche, c'est, il y a un dispositif pédagogique vraiment nouveau, on montre des œuvres, on montre le dos, l'envers des tableaux, de certains tableaux.
Est-ce qu'il y a des informations, des indices dans le dos d'un tableau ?
Voilà, absolument, on a souvent des indices, on a des étiquettes qui peuvent renvoyer à un ancien propriétaire, les étiquettes qui indiquent souvent les différentes étapes, un peu de la vie d'un tableau, qui renvoient par exemple à une exposition, où le tableau a été exposé, donc du coup, ça nous permet de revérifier les catalogues de vente, les catalogues d'exposition de l'époque, et petit à petit, on aligne un peu toutes ces différentes étapes, tous ces indices, pour essayer de comprendre à qui appartenait le tableau, à quel moment.
Et en trois ans, depuis que vous faites ce travail, depuis trois ans, combien en avez-vous identifié ?
Alors, c'est là où ça devient compliqué, c'est-à-dire, je travaille à la fois sur les collections historiques du musée, mais pas seulement, maintenant, principalement, mon travail principal, c'est d'accompagner les conservateurs et conservatrices pour des projets d'acquisition, donc ça, ça s'est beaucoup renforcé, et c'est beaucoup plus strict maintenant, quand il y a un projet d'acquisition, avant, voilà, à dépenser l'argent public, il faut vraiment vérifier les provenances, donc ça, ça prend beaucoup de temps, et sur le volet historique, c'est plutôt en fonction de, voilà, est-ce qu'il y a une demande, par exemple, de restitution en cours, donc c'est là où nous allons approfondir, et il n'y a vraiment pas de règle.
Parfois, pour clarifier la provenance d'une œuvre, on peut réussir en deux semaines, parce qu'on a tous les éléments, et le cas est clair, et on a aussi enquêté sur quelques cas où ça a duré 15 ans.
Et une fois que l'enquête est bouclée, vous restituez systématiquement l'œuvre, ou il arrive que des ayants droit vous disent, gardez-la ?
Alors, nous, ça ne nous est pas arrivé, et il y a eu un cas au Louvre, tout récemment, où justement, la famille était, parce qu'évidemment, ce ne sont plus les victimes elles-mêmes, ce sont les ayants droit, les descendants, et quand il y a beaucoup, beaucoup de descendants, ce qui est souvent maintenant le cas, soit l'œuvre est vendue, pour aussi régler les frais de succession, etc. Et dans ce cas-là, donc il y a eu deux exemples au Louvre, où les tableaux ont été, au final, donnés, redonnés au musée, mais il faut bien souligner, les MNR n'appartiennent pas aux musées nationaux, et du coup, évidemment, pour ce volet-là d'œuvres, on espère trouver les légitimes propriétaires.
Et est-ce que c'est le même travail pour les pillages coloniaux ? Est-ce que le Quai Branly, par exemple, le travaille de la même façon que vous, à Orsay ?
Alors, il y a des méthodes, évidemment, qui sont proches, et je pense, justement, nous qui, enfin, moi, je suis plutôt spécialiste pour la période critique du nazisme 33-45, nous avons développé une méthodologie qui est maintenant un peu reprise par ce nouveau volet concernant les biens issus des... enfin, anciennement issus de... les colonies. On va le trouver dans les colonies. La grande différence, après, ce n'est pas moi la spécialiste pour ces questions-là, je pense que c'est quand même... c'est le volet, ce sont les archives.
C'est-à-dire, pour notre période, au XXe siècle, 33-45, nous disposons de beaucoup d'archives écrites, ce qui n'est pas, à mon avis, le cas pour le volet colonial.
Merci beaucoup, Inès Rottermoune-Rénard, historienne de l'art, et merci de nous avoir expliqué votre mission au sein du musée d'Orsay, donc, pour identifier toutes ces toiles.