France / Algérie : une crise sans issue ?
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
à une bouchée du paradis. ... - C.Roux: Bonsoir.
Bienvenue. B.Sansal est emprisonné en Algérie depuis 7 mois.
Il a été Condamné en appel hier à 5 ans de prison. On a appris que le journaliste français C.Gleizes a été condamné dimanche à 7 ans de prison, alors qu'il faisait un reportage en Algérie.
Nous en parlons ce soir avec P.Allémonière. Bonsoir.
Merci d'avoir accepté cette invitation. Vous êtes grand reporter, auteure de "Au coeur du chaos". Vous avez couvert l'Algérie pendant de très nombreuses années.
Je voudrais commencer par ce reporter du magazine "So Foot". Il a été condamné à 7 ans de prison dimanche. Qu'est-ce qui est reproché à C.Gleizes? - P.Allémonière: Ce qui lui est reproché, grosso modo, c'est d'avoir des rapports qui sont en lien avec des individus qu'il avait contactés à son départ de France, il y a déjà un certain temps.
Ces individus sont poursuivis en Algérie, en particulier l'un d'eux qui est accusé d'association de terrorisme. Cette rencontre qui avait eu lieu, qui était en fait des SMS...
Ce groupe indépendantiste kabyle, maintenant accusé de sédition et de menaces terroristes contre l'Etat, n'a été reconnu comme tel qu'en 2021. Les contacts de ce journaliste étaient antérieurs. Tout ça ne veut rien dire et ne repose sur aucune accusation. - C.Roux: Les faits sont graves.
Il est poursuivi pour apologie du terrorisme, propagande nuisant à l'intérêt national...
Ces accusations sont aussi jugées sans fondement par Reporters sans frontières. Les Algériens lui reprochent aussi d'être entré sur le territoire avec un visa touristique et non un visa pour mener une enquête journalistique. - P.Allémonière: On verra plus tard les messages que veulent nous envoyer les Algériens avec cette détention.
Il a été arrêté le 28 mai 2024. Nous n'en parlions pas, nous en reparlerons. Ce journaliste est rentré avec un visa touristique parce qu'il n'avait peut-être pas d'espoir, parce qu'il est excessivement difficile d'avoir des visas côté algérien.
J'ai toujours fait des demandes. On ne vous répond pas. On ne vous dit même pas non.
Parfois, vous en avez et les conditions de travail sont très difficiles. Durant la période des attentats terroristes, on était encadrés, pas pour notre sécurité, mais pour que nous n'ayons pas les contacts difficiles. nous, journalistes.
Je suis entrée en Birmanie, pays très autoritaire, avec un visa touristique. J'ai pu travailler comme ça. - C.Roux: C'est le seul moyen? - P.Allémonière: Oui.
Il allait faire une enquête sur un groupe sportif kabyle. - C.Roux: Pourquoi 13 mois?
Pourquoi on n'a rien su pendant toute cette période? - P.Allémonière: Parce que la France a une position, vis-à-vis de tout ce qui est question des otages, qui est d'en faire le moins possible pour ne pas transformer les otages, qui peuvent être détenus par des Etats comme la Russie ou l'Iran, mais aussi par des groupes armés, djihadistes...
Pour ne pas en faire des otages politiques...
Pour les laisser à un niveau presque de marchandises. - C.Roux: Ca ne veut pas dire qu'il ne s'est rien passé pendant 13 mois.
La stratégie était de ne pas en parler pour peut-être lui donner une chance d'être libéré. Ca n'a pas marché. La condamnation est sévère. 7 mois de détention avec mandat de dépôt.
Il est détenu en Algérie. Le ministère des Affaires étrangères français a exprimé sa "vive préoccupation". C'est tout?
La France n'exige pas la libération de ce journaliste? Je ne comprends pas. - P.Allémonière: C'est le strict minimum que pouvait faire la France.
On est dans une ligne de désescalade pour désamorcer, empêcher que la crise, qui est déjà énorme entre la France et l'Algérie, n'explose et que ça ne devienne encore plus. Je crois qu'on est arrivés au stade maximum. On a quelqu'un qui est emprisonné pour 7 ans, avec un dossier d'accusation vide, et on a l'autre dossier dont a parlé, qui est aussi...
Il est peut-être moins vide, mais il est aussi préjudiciable et emblématique. C'est ça, l'histoire: c'est emblématique de notre niveau de relation avec l'Algérie et de notre incapacité à avoir des relations apaisées. - C.Roux: On va parler de nos relations.
B.Sansal a été condamné en appel à 5 ans de prison. Il avait pris 10 ans en première instance.
Vous rapprochez cela des tensions entre la France et l'Algérie? Il est malade, il a 80 ans. Il a peut-être un espoir?
Pourrait-il bénéficier d'une grâce présidentielle à l'occasion de l'anniversaire de l'indépendance de l'Algérie? F.Bayrou dit qu'il y a une fenêtre de tir. - P.Allémonière: Les 2 sont des otages.
L'un a fait appel et ne peut plus bénéficier d'une grâce puisqu'il faut être jugé pour cela. C'est un journaliste. B.Sansal, par contre, est condamné, donc il peut bénéficier d'une grâce.
Toute la question est de savoir si le président Tebboune lui octroiera cette grâce lors de la fête de l'Indépendance. La société algérienne a été chauffée à blanc par la presse à propos de B.Sansal.
Il est accusé de tous les crimes imaginables: trahison, propagande contre l'Etat... - C.Roux: Outrage à corps constitué, pratique de nature à nuire à la stabilité nationale... - P.Allémonière: Les 2 touchent à des choses très sensibles en Algérie: la Kabylie, qui est le désir d'indépendance, d'autonomie du pays, et B.Sansal a fait un rappel historique.
Il dit qu'il a le droit de le faire en tant qu'intellectuel. Historiquement, dit-il, la partie ouest de l'Algérie était marocaine. Les 2 touchent une corde très sensible de l'Etat algérien, qui s'est toujours construit là-dessus. - C.Roux: La stratégie de la France vis-à-vis de ces 2 otages politiques, puisque ce sont les mots que vous employez...
B.Retailleau avait évoqué une riposte graduée, une sorte de bras de fer avec l'Algérie. Il a regretté hier une stratégie de "discrétion", qu'il qualifie même "d'omerta". - B.Retailleau: La grande discrétion vis-à-vis de votre confrère, C.Gleizes, ça n'a pas fonctionné, cette stratégie.
Personne n'en parlait. Même une histoire tempétueuse ne doit pas justifier l'omerta. - C.Roux: Il conteste la stratégie du Quai d'Orsay et de la France, qui est de faire profil bas et de négocier en coulisses.
Il avait choisi une autre option: le bras de fer. - P.Allémonière: Il a toujours préféré cela.
Il l'avait mis un peu en sourdine avant la condamnation de B.Sansal, mais là, il y retourne directement. C'est du pain bénit pour B.Retailleau.
Officiellement, la France a choisi la politique de désescalade, mais pas tout le temps. Quand E.Macron est arrivé au pouvoir, et même durant la campagne présidentielle, il parlait effectivement de crimes contre l'humanité à propos de la colonisation.
Tout cela a changé. Après, on a parlé des généraux, qui étaient une rente mémorielle...
Après, il y a eu la réconciliation. La France y est allée en 2022, voyage extraordinaire. Après, l'affaire d'une jeune femme médecin exfiltrée en France via la Tunisie parce que les Algériens voulaient remettre la main dessus.
Et le Sahara, la reconnaissance par la France de la marocanité sur le Sahara occidental. Péché mortel, rupture...
Après, les influenceurs. Le problème de la France avec l'Algérie, c'est du yo-yo permanent. On arrive, de temps à autre, à faire ce que j'appelle des cessez-le-feu, mais jamais la paix. - C.Roux: Pourquoi?
Parce que notre histoire commune? - P.Allémonière: Pour B.Sansal, la population est très remontée, mais quelle population?
La classe qui a plus de 40 ans. Les jeunes regardent ailleurs et rêvent de venir en France faire des petits boulots ou partir étudier au Royaume-Uni. On a des populations marquées de part et d'autre par notre histoire.
On n'arrive pas à évacuer cette histoire. - C.Roux: A quel niveau sommes-nous de ce yo-yo dans nos relations?
En avril, la France et l'Algérie ont expulsé des agents de leurs ambassades respectives à Paris et à Alger. Vous avez résumé le reste. On est dans un coup de chaud ou à J-1 avant la rupture?
La coopération entre les 2 pays était gelée. - P.Allémonière: On a besoin de l'Algérie sur le plan militaire, mais l'Algérie a aussi besoin de nous.
Là, on est en suspens dans le bas. On n'est pas complètement au fond, parce qu'on attend la fête de l'Indépendance et la décision du président Tebboune. - C.Roux: Est-ce que ça se passe entre E.Macron et le président Tebboune? - P.Allémonière: Les 2 n'ont pas de mauvaises relations.
Ca a plutôt bien collé entre eux. Simplement, c'est l'entourage du président Tebboune qui se déchire entre les pro-Français et les anti-Français. Je ne sais pas s'il a pris sa décision concernant B.Sansal. - C.Roux: On en fait assez sur B.Sansal, otage politique, comme vous le disiez? - P.Allémonière: Nous avons trop attendu.
Il avait fait le choix de la France et a été déçu.
Sophie Primas