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interviewC à vous (sur YouTube)· 23 mars 2026 16 min

Lionel Jospin : les souvenirs d’Alain Duhamel

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Il ne voulait pas dire ce qu'il allait faire. Quand on se présente à l'élection présidentielle, c'est préférable de dire ce qu'on va faire, ou en tout cas ce qu'on veut faire croire aux électeurs qu'on va faire. - A.-E.Lemoine: Sobriété, pudeur, réserve, raideur...

Ce style explique qu'il a pris plus tardivement que d'autres la lumière. Il a longtemps été sous-estimé, sauf par F.Mitterrand, qui a très vite détecté chez lui de l'authenticité, de la fermeté? - A.Duhamel: Beaucoup de fermeté et un très bon niveau intellectuel.

Ca n'était pas le cas de tous ceux qui étaient des secrétaires nationaux autour de F.Mitterrand. F.Mitterrand l'a choisi parce qu'il savait que c'était un ancien trotskiste.

Vis-à-vis des communistes, qui étaient les grands partenaires/adversaires... - P.Cohen: Il le savait? - A.Duhamel: Oui.

Je pense qu'il l'a choisi pour s'occuper du dossier du PC. Son 1er rôle politique significatif a été d'être chargé des rapports avec le PC, qui était puissant, redoutable et un très ambigu partenaire. - A.-E.Lemoine: F.Mitterrand a confié les clés du PS en 81 à L.Jospin.

En 86, il y a un voyage entre Paris et le Calvados pour célébrer les 50 ans du Front populaire. - L.Jospin: C'est nous les Canuts...

Mais notre règne arrivera quand votre règne finira. - A.-E.Lemoine: Ce "Chant des Canuts", c'est un symbole très fort de son engagement. - A.Duhamel: Et le fait qu'il chante, ça lui ressemblait beaucoup.

Il adorait chanter. Il chantait très juste. Il avait une voix assez puissante.

Il était très attaché aux grandes heures du mouvement ouvrier. - A.-E.Lemoine: Les Français l'ont connu chef du PS, ministre de l'Education nationale, plutôt bon à ce poste épineux... - A.Duhamel: Avec, il faut dire, des crédits dont tout ministre de l'Education nationale rêverait, qui lui ont permis d'augmenter sensiblement, et je crois que c'est la dernière fois que ça s'est produit, les traitements des professeurs du secondaire. - A.-E.Lemoine: En 95, les Français découvrent le candidat à l'élection présidentielle après le refus de J.Delors de se présenter.

Il termine en tête devant J.Chirac. Le 2 mai, vous animez leur face-à-face avec G.Durand.

Les micros sont restés ouverts après leurs échanges. ... - A.-E.Lemoine: Un débat courtois entre 2 hommes qui avaient quel type de relations? - A.Duhamel: Leur relation était mauvaise.

C'était des adversaires politiques. Ils n'avaient pas de sympathie l'un pour l'autre. J.Chirac trouvait que L.Jospin était coincé et sectaire.

L.Jospin trouvait que J.Chirac était combinard et pas fiable.

On ne peut pas dire qu'ils s'adoraient. Ce débat était étonnant. Il a été incroyablement et malheureusement trop cordial et trop détendu pour une raison simple.

Chacun des 2 avait obtenu, avant le débat, ce qu'il voulait. Chirac avait une grande avance qui pouvait lui faire croire qu'il avait gagné, pratiquement. L.Jospin, à l'issue de ce débat, a eu le sentiment qu'il avait atteint l'image qu'il voulait incarner, qui était une image pas simplement de candidat socialiste mais d'homme d'Etat potentiel.

Donc ils sont partis très contents l'un de l'autre. C'est la seule fois où ça s'est produit dans un duel présidentiel de ce genre. C'est la seule fois aussi où leurs propos d'après ont été enregistrés clandestinement et immédiatement diffusés, je crois, par Canal+.

En tout cas, ça m'avait énormément agacé. Je trouvais que c'était pas du jeu. On n'a pas à raconter ce que les gens se disent après le débat. - P.Cohen: En même temps, c'est la seule chose qu'on a retenue de ce débat! - A.Duhamel: Ce débat a été extraordinaire.

Comme toujours avant les débats présidentiels, on voit chacun des 2 protagonistes et on se met d'accord, non pas sur les questions, mais sur les 5 ou 6 thèmes et l'ordre dans lequel on va le tenir. Ils n'ont rien respecté. Tout s'est fait dans l'improvisation totale.

C'était intéressant mais un peu déstabilisant. - P.Cohen: Je reviens sur le gouvernement de la gauche plurielle, 97-2002.

Il y a eu au moins 3 années qui se sont passées de façon assez exceptionnelle. L'opposition de droite n'avait que peu de prises. Ca a commencé à se détraquer avec la démission forcée de D.Strauss-Kahn, C.Allègre, les changements de l'an 2000... - A.Duhamel: Les bagarres internes. - P.Cohen: C'était un gouvernement salué comme une dream team.

M.Aubry était numéro 2 du gouvernement. - M.Aubry: Une immense peine.

J'ai l'impression d'avoir perdu quelqu'un de ma famille. Et réfléchir à ce que c'était que cette gauche, une gauche rigoureuse, qui ne s'asseyait pas sur ses valeurs...

Oui, il va nous manquer. - P.Cohen: Qu'est-ce que cette équipe ministérielle avait de particulier? - A.Duhamel: D'abord, la 1re caractéristique, c'était l'autorité que L.Jospin avait sur son gouvernement. - A.-E.Lemoine: Il n'y avait pas de frondeurs. - A.Duhamel: C'était un gouvernement de représentants de 5 partis. - P.Cohen: Des radicaux de gauche aux communistes... - A.Duhamel: Avec les 1ers écologistes...

Ca fonctionnait. Ensuite, il y avait plusieurs membres du gouvernement qui étaient franchement de bonne qualité intellectuelle, dont M.Aubry, dont D.Strauss-Kahn, dont J.-P.Chevènement...

Je vais pas faire toute la liste. Ceux qui ne seraient pas dans la liste ne dormiraient pas la nuit prochaine! En gros, c'était un gouvernement de bonne qualité, mais tenu.

C'est ce qui était frappant. C'était pas la réputation des socialistes ni des Premiers ministres socialistes. Il tenait sa majorité à l'Assemblée et il tenait son gouvernement.

C'était un patron. C'était un patron démocrate, plutôt de bonne humeur et respectueux des personnes. C'est loin d'être le cas dans tous les gouvernements.

Respectueux des ministres, les moins importants comme les plus importants...

Mais quand il décidait, il décidait et on appliquait. Bon, les gouvernements de gauche, ça n'est pas ça, en général. - P.Lescure: Depuis son retrait en 2002, L.Jospin continuait d'avoir un regard attentif sur la vie publique.

En 2020, il a publié "Un temps troublé". Il a critiqué la verticalité du pouvoir. - L.Jospin: Quand je critiquais la verticalité, c'est que je pensais dans le rapport avec les Français.

Pour moi, un pouvoir démocratique avec un président en haut, c'est une pyramide. A l'intérieur de cette pyramide qui descend vers le peuple et qui doit recevoir les impulsions du peuple, il doit y avoir le respect des partenaires sociaux, des élus locaux, du monde associatif. C'est ça que le président a court-circuité.

C'est ce qui lui est revenu comme un boomerang avec le mouvement des "gilets jaunes". - P.Lescure: Vous étiez resté proche de lui.

Vous vous êtes vus il y a peu. La situation politique d'aujourd'hui continuait de le préoccuper. - A.Duhamel: Oui.

La situation politique, l'état de la société et l'état du PS, il faut le dire. Tout ça le préoccupait incontestablement. - A.-E.Lemoine: En quels termes? - A.Duhamel: Je ne veux pas faire parler quelqu'un qui vient de disparaître, mais...

Il trouvait que les socialistes ne travaillaient pas beaucoup leur renouvellement idéologique et programmatique. Il était sérieux, hein. Lui était sérieux! - P.Cohen: Une de ses dernières prises de position était pour appuyer l'idée d'un accord de non-censure avec le gouvernement...

J'ai un doute. C'était Bayrou? - A.Duhamel: Bayrou ou Barnier.

C'était quelqu'un qui considérait que dans une situation parlementaire totalement paradoxale et à peu près ingérable, il fallait savoir être raisonnable, même si on avait des motifs de critique. C'est pas tellement fréquent. Je vois beaucoup de gens, parmi les leaders au sein du Parlement, qui n'ont pas du tout eu ce genre d'attitude. - A.-E.Lemoine: Vous partagiez avec L.Jospin le goût de la politique et la passion du tennis.

Vous vous êtes affrontés régulièrement de part et d'autre d'un filet. Quel adversaire était-il? - A.Duhamel: C'était un vrai sportif de compétition.

Il était très athlétique. Il courait très bien. Il bondissait très bien.

Il avait été très fort au basket. Au filet, je dirais pas qu'il était bon technicien, mais il avait de la détente. Ensuite, il était bon joueur, ce qui ne m'étonnait pas. - E.Tran Nguyen: Bon perdant? - A.Duhamel: Pas seulement.

Il ne discutait pas les points. Si c'était sur une ligne, même si c'était sur court couvert et que ce ne sont pas des lignes friables...

Pas une fois il a discuté parce que je disais "faute". - A.-E.Lemoine: Et vous avez toujours été honnête, vous? - A.Duhamel: Il y avait une sorte de compétition morale implicite.

Chacun voulait être plus impeccable que l'autre. C'était un partenaire impeccable. On jouait régulièrement ensemble, pas loin de Paris.

Ensuite, on allait déjeuner dans un petit restaurant tunisien ou marocain, où c'était surtout des ouvriers qui travaillaient dans le coin qui étaient là. On avait une table à l'écart...

Enfin, on se mettait dans un coin. On était jamais dérangés. il était plus détendu et bavard que jamais.

C'est après le tennis que j'apprenais des choses. - E.Tran Nguyen: Il a beaucoup séduit les Français.

Tous se rejoignent sur le fait qu'il était un grand homme politique, sincère et honnête. Beaucoup de réactions qui parlent d'un homme politique comme on n'en ferait plus aujourd'hui. C'est ce que disent les habitants de Cintegabelle, cette commune dont il avait fait son fief.

Les drapeaux de la mairie étaient en berne aujourd'hui. Le collège de la commune porte son nom. Les habitants interrogés ce matin étaient émus aux larmes. - Nous sommes tristes.

L.Jospin était quelqu'un de droit, intègre, honnête. Un vrai socialiste. - E.Tran Nguyen: A Cintegabelle, on pense que cette commune du Sud-Ouest lui a porté chance.

A chaque fois qu'il a été élu dans cette circonscription, il a eu un destin national quelques mois après. Ministre de l'Education nationale et Premier ministre...

On s'est rendus Rue du Cherche-Midi. - C'était une personne qui était très digne, très noble, très sérieuse et discrète. - Toujours sur son vélo.

Un vrai écolo! - On le voyait une fois par semaine. Il faisait ses courses.

Il était très gentil et très agréable. - Avenant, poli. Un client idéal. - Je le voyais régulièrement à l'épicerie.

Il prenait son journal. - Je connais personne qui ne l'aimait pas. - E.Tran Nguyen: Quand il voulait trouver du calme, c'était direction l'île de Ré.

Il venait ici prendre des forces. En 2001, les vacanciers interrogés semblent presque prendre sa défense. - Un vacancier comme les autres.

Je pense qu'il va essayer de profiter de ses vacances. Il a eu une année bien chargée. - Ca l'isole un peu du monde parisien.

Ca lui fait du bien de reprendre des forces. - E.Tran Nguyen: Quand on écoute la réaction des Français, ça dépasse l'homme politique.

C'est l'homme tout court. C'est ce qui explique qu'un hommage national va lui être rendu ce jeudi? - A.Duhamel: L'homme tout court est quelqu'un de respecté de partout.

Mais...

Il aimait beaucoup l'île de Ré. Il tenait à y être tranquille, par rapport à d'autres hommes politiques de son importance. Il savait qu'il était quelqu'un qui comptait, mais il ne se comportait pas comme une star.

Certains pourraient prendre exemple...

Il aimait la mer. Il aimait la voile. Il était d'ailleurs venu me rendre visite avec Sylviane à l'île d'Yeu, en bateau, en partant de l'île de Ré.

C'était quelqu'un, sûrement, dans ma longue vie politique...

C'était sûrement une des 5 personnes que je respectais le plus. Parmi les politiques, c'était certainement, là encore dans la demi-douzaine, de ceux qui étaient vraiment les plus cultivés...

On parlait livres, souvent. Sylviane est une philosophe connue. On parlait beaucoup de livres.

Il n'y a pas 10 hommes politiques capables...

Qui faisaient dans ce domaine. Il avait ses défauts. Il était assez vétilleux.

Il était exigeant. Il tenait à la discrétion, quelquefois de façon...

Pas forcément en ce qui le concerne, mais aussi les décisions à prendre. Il était absolument authentique.

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