Avec "L'Élégance animale", la défense poétique des animaux de Bertrand Prévost
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Questions et réponses
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Bonjour Bertrand Prévost et bienvenue.
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L'élégance animale, ce sont deux mots qu'on n'a pas l'habitude de voir associés.
- 1:21ComplaisanteRéponse directe
Ce que vous présentez comme un paradoxe permet de nous rapprocher des animaux.
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On va en parler parce qu'il y a un malentendu sur ce qu'est l'élégance.
- 3:49OuverteRéponse directe
Est-ce que c'est le vêtement qui ferait de l'élégance le propre de l'homme ?
- 4:59OuverteRéponse directe
Au fond, est-ce que les animaux sont nus ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
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« C'est une défense poétique et politique des animaux, des droits des animaux. »
- 2:14PrésentateurFait
« L'élégance renvoie toujours non à des formes, mais à des manières d'être. »
- 3:43PrésentateurFait
« C'est au nom de la parure, au moins en Occident, que l'homme a voulu se distinguer des animaux. »
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« Si on attache à la nudité un état sans ornement, sans paraître, évidemment, c'est une contradiction totale face au spectacle extraordinaire que nous offrent les animaux. »
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« Paraître est une fonction vitale. »
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Dans le grand entretien ce matin, j'ai le bonheur de recevoir un professeur de l'art et d'esthétique. Il enseigne à l'université Bordeaux-Montaigne et il publie un essai absolument passionnant, l'élégance animale. C'est aux éditions de minuit et dans la collection Paradoxes et Paradoxes, il y a et on va l'explorer justement avec lui. C'est une défense poétique et politique des animaux, des droits des animaux, à avoir une apparence inutile, gratuite, qui ne serait pas qu'une question de survie ou de sélection naturelle. Bref, un appel à décentrer notre regard.
Vos appels au 0145 24 7000, faites-nous part de votre regard sur les animaux, leur beauté, leur éventuelle élégance, leur laideur, pourquoi pas ? En tout cas, vous pouvez aussi nous écrire sur l'application Radio France. Bonjour Bertrand Prévost et bienvenue. Bonjour, merci. La collection Paradoxes, rapprochez-vous un petit peu du micro. L'élégance animale, ce sont deux mots qu'on n'a pas l'habitude de voir associés. Quand on parle d'élégance, on pense au système de la mode, on pense à un choix de style par exemple, à ces beaux vêtements que vous portez ce matin, chemise, col bleu, pull, col V avec une veste. On pense aussi à un choix de conduite.
Et pourtant, les animaux aussi peuvent être élégants.
Tout à fait, tout à fait. Ce que vous prenez, ce que vous présentez justement comme un paradoxe dans le parallèle que vous faites avec le vêtement humain, permet au contraire, non pas de nous éloigner des animaux, mais de nous rapprocher au plus près de ce qui ferait, non pas tant, je voudrais dire, leur beauté. Parce que sur la beauté animale, les scientifiques et les esthéticiens ont déjà beaucoup parlé. On a tout écrit. Les questions d'ordre, de symétrie, de régularité dans les motifs. Mais dans le fond, ce n'est pas tant ça qui m'intéresse que d'essayer de faire quelque chose, de faire droit à cette extraordinaire expressivité des formes animales.
C'est-à-dire cet ensemble de motifs, de couleurs, de richesses, d'aucelles, de rayures, et qui viennent justement résonner jusque dans nos... qui viennent nous toucher, qui viennent résonner dans nos propres modes vestimentaires, dans nos façons d'être cosmétiques.
On va en parler parce qu'il y a un malentendu sur ce qu'est l'élégance. Et vous citez Balzac. L'élégance renvoie toujours non à des formes, mais à des manières d'être. Non à un canon de beauté, mais à une sorte de grâce. Moins un art qu'un sentiment. Tout est dit là ?
Oui, en tout cas des choses importantes qui dessignent déjà des grandes directions, des grands choix de pensée. Parce que comme on le disait, la beauté renvoie assez classiquement à des questions de canon, de proportion, de symétrie.
Oui, qui évoluent au fil du temps.
Qui évoluent, mais ce sont les critères qui évoluent. Mais dans le fond, cette histoire de mesure, de proportion, sont en tant que telles toujours les mêmes. Alors que parler d'élégance, c'est introduire un régime de grâce, de charme. Pourquoi pas de séduction, sans même parler jusqu'au paranuptial des animaux.
Oui, on va en parler.
Mais de charme, de séduction. Donc quelque chose de beaucoup plus subtil, de beaucoup plus impalpable que Balzac, non par hasard, dans ses traités, non pas sur les animaux, mais dans ses traités cosmétiques, ses traités sur la toilette, sur la démarche. La démarche, c'est un style, c'est une manière d'être, de marcher. Il a écrit des milliers de pages là-dessus. Tout à fait, tout à fait. Et d'ailleurs, comme une bonne part des grands naturalistes du 19ème siècle, ces questions vestimentaires, ces questions cosmétiques, elles sont, je ne dis pas qu'elles sont au cœur du questionnement sur les animaux, mais elles rendent possible des descriptions tout à fait précises et passionnantes.
Vous écrivez sur l'élégance animale, mais c'est évidemment aussi une manière de décrire ce qu'est l'élégance des hommes dans nos esprits. Elle est évidemment liée aux vêtements. C'est au nom de la parure, au moins en Occident, que l'homme a voulu se distinguer des animaux, du règne animal. Est-ce que c'est le vêtement, le fait de pouvoir se vêtir, de se dévêtir, qui ferait de l'élégance quelque chose comme le propre de l'homme ? On dit le rire est le propre de l'homme, la raison est le propre de l'homme, la politique est le propre de l'homme. Au fond, c'est le vêtement. Vous répondez non ?
Non, en effet, je réponds non, parce que si on faisait la liste des propres de l'homme, on n'aurait pas le temps d'aller chercher les œufs tout à l'heure, parce qu'on y serait encore. Jusqu'à la nuit. Mais non, d'abord parce que toute l'éthologie contemporaine a bien montré que les animaux, du moins certains animaux...
Donc la science des comportements des animaux.
Voilà, étaient capables de se produire des vêtements, de se protéger. Et donc de produire des quasi-vêtements. Mais le sens qu'il y a à parler de vêtements ou de parure animale, il me semble n'être intéressant que s'il nous permet de déplacer ce que l'on entend par vêtements humains. Donc quelque chose qui vient nous déporter, nous autres humains, dans nos propres manières d'être vestimentaires et cosmétiques.
Je pense à l'étonnement de nos auditeurs qui viennent de vous entendre, parce que ce que vous dites, vous le dites avec passion et vous le dites avec conviction et vous le démontrez dans votre essai. Mais au fond, est-ce que les animaux sont nus ? Puisqu'ils n'ont pas de vêtements ?
Ah, ça c'est une très grande... Vertraud prévôt ! Oui, merci. Merci, non, c'est une très grande et très difficile question que celle de la nudité animale. C'est-à-dire que, pour une part, si on considère que les animaux sont des animaux, par opposition aux hommes, qui seraient caractérisés par leur mode vestimentaire, les animaux sont nus.
Mais si on attache à la nudité un état sans ornement, sans paraître, évidemment, c'est une contradiction totale face au spectacle extraordinaire que nous offrent les animaux, que d'apparaître d'une façon singularisée, que de se constituer, que de s'imposer dans une manière d'être visuelle, tout à fait singulière et précise, distincte, que de se distinguer dans l'apparence. Donc de ce point de vue-là, non, les animaux ne sont jamais nus.
Les animaux ne sont pas à poil, mais en revanche, les animaux fournissent à l'homme les parures les plus simples comme les plus somptueuses. C'est une évidence. Si je vous cite, vous faites la liste, les plumes, les poils, les griffes, les écailles, les coquilles sont attestés comme des matériaux cosmétiques pratiquement depuis la préhistoire. Et c'est une forme de paradoxe. Il y a, quand on s'intéresse aux parures des animaux, quand on les regarde, au fond, ce sont toujours des producteurs. Ils font quelque chose. C'est comme s'ils se mettaient en scène. C'est ce que vous expliquez et vous faites la liste. Il y a des... On va s'arrêter sur chacun des cas.
Il y a, Bertrand Prévost, des chimpanzés qui se fabriquent des protections pour cueillir des fruits dans les épineux.
Tout à fait. Un cas parmi d'autres. Il y a...
Il y a des crabes qui se couvrent de feuilles découpées pour mieux se camoufler. Oui. Il y a la coquille du Bernard Lhermitte, évidemment, puisqu'en plus, il peut en changer régulièrement au cours de sa vie. Et il l'a fait passer du statut de maison au statut de vêtements. Et puis, il y a des insectes qui se confectionnent une sorte de fourreau protecteur avec les matériaux qu'elles trouvent au fond des lacs et des rivières. Bref, mais on a tort quand on s'intéresse à ces parures en les voyant comme si les animaux se comportaient comme des hommes au fond.
Tout à fait. Ce que j'essaye de remettre en question, c'est cette vision de, on va dire, grosso modo, qui est d'ailleurs bien attécée dans la littérature zoologique depuis fort longtemps, de l'animal artiste, c'est-à-dire de l'animal producteur, qui fabrique de l'animal poétique, c'est-à-dire qui produit, qui construit quelque chose. Bien sûr, ça nous met sur la voie d'un rapprochement entre cosmétique humaine et cosmétique animale. Mais, et ça c'est peut-être le cadeau inouï que nous font les animaux, les animaux n'ont pas besoin de produire quelque chose comme un vêtement, de le construire, de le fabriquer, pour apparaître sous une modalité, sous une manière d'être particulière.
C'est-à-dire pour faire vêtements, pour être élégants. Ils le sont dans leur apparence même. Si tant est que, on va peut-être en reparler plus précisément, si tant est que justement cette apparence ne se confond pas, ne se confond pas avec leur substrat organique, ne se confond pas avec leur corps.
Et ce point, il est essentiel, parce que c'est peut-être là-dessus qu'on peut retrouver des façons contemporaines de la mode, au sens même de la haute couture, de la haute couture, quand on dit d'un vêtement de haute couture qui n'est pas métable, qui n'est pas portable, c'est bien une façon de désigner une forme vestimentaire qui ne coïncite pas avec la forme organique de l'être humain, avec notre anatomie, avec la forme de notre corps.
Eh bien, est-ce qu'il ne faudrait pas penser les apparences animales, également de cette façon, comme quelque chose de détacher, qui ne se confond pas avec le substrat corporel, quelque chose de non corporel, qui ne coïncite pas avec ni les formes corporelles, ni même avec les fonctions ou les besoins utilitaires de l'animal ou de l'espèce ?
Parce qu'il y a l'élégance qui est liée aux vêtements, il y a aussi l'élégance d'un comportement, une manière de se tenir. Il y a Jean-Louis sur l'application de Radio France qui vous interpelle, il vous dit « Je suis écrivain, je fais un livre parlant de l'élégance de mon chat ». Lorsque mon chat effectue sa toilette, on dirait une chorégraphie. C'est quelque chose qu'on a évidemment tous en tête, quand on pense, j'en sais rien moi, à une panthère ou à un félin en général d'ailleurs. Qu'est-ce que vous répondez à cette manière-là de décrire l'élégance animale ?
Alors tout à fait, on peut parler des animaux en général, des chats en particulier, l'élégance féline en particulier, mais de façon générale, la voie d'accès la plus évidente ou la plus facile pour cette élégance, c'est de la penser dans les termes justement de mouvement, de comportement, parce que le dynamisme est comme déjà là dans le comportement animal. Et donc en effet, chorégraphie pour dire un mouvement qui ne serait pas utile, pour dire un mouvement qui ne serait pas rivé à un besoin physiologique. Donc là on a le mouvement.
Mais je trouve que c'est encore plus difficile si on essaye d'appliquer cette attitude dynamique, non pas vis-à-vis d'un mouvement, d'un comportement, mais vis-à-vis des formes même. Parce que spontanément, en héritier d'une longue tradition philosophique, on a du mal à penser la forme, à penser l'apparence, à penser la couleur, à penser la qualité, comme quelque chose de dynamique, comme quelque chose d'apparaissant. Et sur la question plus précise des chats, en effet, l'élégance des chats, ce je ne sais quoi de l'élégance du chat, il se vérifie notamment dans une question, je dirais presque picturale, tout simplement de représentation.
Pourquoi les chiens ont-ils fait l'objet de multiples représentations mimétiques dans la peinture plutôt bien faites ? Pourquoi trouve-t-on si difficilement de chats bien représentés, je mets des guillemets, mimétiquement justes en peinture ? Justement parce que saisir cette élégance féline, c'est quelque chose de très difficile pour un travail d'imitation.
Et ça, c'est l'historien d'art qui parle, Bertrand Prévost, avant d'aller au standard inter, où il y a de nombreuses questions sur les animaux. Vous citiez dans votre livre la formidable philosophe Vinciane Desprez qui a beaucoup réfléchi sur les animaux, qui elle n'a pas de chat, mais qui a un chien, un gros chien, un gros labrador blanc qui s'appelle Alma. Et c'est pour l'anecdote, Vinciane Desprez, elle dit qu'il y a une double croyance au fond, c'est comme si on était dans le monde de Darwin. Une croyance qui consiste à penser que les choses doivent être liées par une signification particulière.
Par exemple, de grandes plumes doivent signifier quelque chose impensable dans le monde de Darwin qu'un oiseau qui a de grandes plumes a ces plumes-là de manière parfaitement gratuite. Mais aussi, ça c'est une autre croyance, la nature doit être économe, elle ne fait rien au hasard, elle est sage, elle n'est pas excentrique, elle n'est pas dépensière, l'extravagance, elle doit forcément avoir un sens. C'est ça finalement le petit Darwin qui est dans toutes nos têtes ?
Tout à fait, il y a un geste critique dans cette attitude que j'essaie d'avoir. Et qui, alors à la suite je ne suis pas le premier puisque je m'inspire des travaux d'un grand zoologue suisse du XXe siècle qui est peut-être le premier à poser des jalons de cette critique de ce que vous, avec Vinciane Desprez, vous commencez à dénoncer comme une critique d'un darwinisme un peu spontané qui voudrait que les apparences répondent que les formes répondent toujours à des besoins ou à une signification.
Paraitre est une fonction vitale, pour le dire rapidement. Et vous citez effectivement ce scientifique Adolf Portman qui a écrit dans les années 30 et c'est contre la position utilitariste pour le dire rapidement d'un darwinisme qu'on aurait rapidement lu ou qu'on n'aurait même pas lu en l'occurrence. Il faut avoir une idée misérable et grotesque de la vie dès qu'on l'évalue en termes de lutte pour la survie.
C'est assez Nietzsche, ça bien sûr. Parce que, comment dire, bien sûr on peut expliquer la forme des cornes, l'existence même des poils, des plumes en termes de protection contre les intempéries. Donc tout un ensemble de fonctions. Mais Portman dit... Mais ça ne suffit pas. Mais non, ça ne suffit pas parce que d'abord empiriquement on explique très très peu de phénomènes de cette façon. Par exemple, le dit les grands perroquets, les grands haras de l'Amérique tropicale n'ont pas d'imorphisme sexuel. Ces couleurs extraordinaires, elles ne peuvent évidemment pas s'expliquer par le camouflage. Mais dans le fond, peu importe... Vous leur consacrez plusieurs pages d'ailleurs.
Oui, j'ai un rapport privilégié avec ces lettres.
Ils ont une couleur rouge certain, un rouge franc-saint-hérien.
Non ? Non. Plus éclatant ? Plus éclatant, plus vermillon pour la rame à KO. Plus vieux rose pour le chloroptère. Et donc, mais le geste de Portman n'est justement pas en voulant détacher ses apparences, ses apparences animales de toute utilité, de toute fonction pour l'espèce, n'est pas du tout d'en faire une espèce d'absoluté, d'absolu, de gratuité. Mais au contraire, de les réinvestir, de les réinjecter dans la vie même pour dire que paraître est une fonction vitale. Et que paraître, si c'est une fonction... Paraître, c'est une fonction vitale, explication de texte ? Voilà, pardon ? Explication de texte ?
Explication de texte, ça veut dire que paraître est une fonction vitale au sens où ce qui est vital ne se confond pas avec ce qui est organique. Avec un plan, ça Portman insiste beaucoup là-dessus, ce qui est vital ne doit pas se penser à l'aune de sa compatibilité avec la physiologie, la reproduction, la nutrition, le déplacement, la locomotion, mais doit se penser du point de vue des comportements animaux comme un champ autonome qui a sa propre valeur en soi.
Alors Bertrand Prévost, on va aller au standard inter où il y a de très nombreuses questions, notamment celle d'Agnès qui nous appelle du Rhône. Bonjour Agnès.
Oui, bonjour, merci pour votre émission. J'aurais aimé que sur le thème de l'élégance, votre intervenant, puisqu'on a parlé beaucoup d'apparence physique, on a parlé beaucoup d'apparence physique, et je trouve que l'élégance fait aussi référence, quand on connaît bien les animaux, à leur esprit, leur tempérament, leur unicité, dans le champ d'une même espèce ou d'un même groupe. On parle souvent, nous humains, de l'animal en termes de complément d'objet direct, j'ai vu un animal, j'ai aidé un animal, j'ai protégé. Et en fait, l'élégance, pour moi, elle fait aussi beaucoup référence à leur comportement, leur esprit, leur individualité.
Comme s'ils avaient un esprit actif. Merci Agnès pour cette question. Qu'est-ce que vous lui répondez, Bertrand Prévost ?
Je suis un petit peu en décalage par rapport à ses affirmations, parce qu'il me semble qu'elles nous font retomber, si je peux le dire comme ça, du côté de l'animal, justement de l'animal sujet, on peut dire de l'animal qui se comporte comme un sujet. Et là, le tournant contemporain de l'animalisme contemporain qui se déploie en philosophie, en éthologie, est tout à fait justifié et légitime à le dire. Donc oui, de ce point de vue-là, il peut y avoir une élégance. Mais dans les comportements, ce qui me semble que ce qui donne son élégance à un style d'être, à un style d'existence animalier, est justement moins lié à une intention.
Et les animaux supérieurs, c'est désormais complètement attesté, mais même d'autres formes d'existence animale peuvent avoir quelque chose comme un début de psychologie ou d'intention. Eh bien, ce n'est justement pas du côté de l'intention ou de la subjectivité animale que l'on pourra saisir quelque chose comme une élégance, parce que l'élégance tient d'un détachement de quelque chose que l'on ne contrôle pas, de quelque chose qui se détache, de quelque chose qui s'arrache à des intentions, à des volontés, quelque chose qui est toujours plus que soi, qui de ce point de vue-là dépend d'une sorte de puissance dans les manières d'être.
On va retourner au standard, mais il y a un exemple, j'imagine, que beaucoup de nos auditeurs ont en tête, en tout cas c'est le cas de Max, et c'est celui du pan. « J'ai un pan dans mon jardin, je le trouve majestueux, il trône devant moi, il profite de son dimanche matin, j'aime le regarder », c'est ce qu'il écrit sur l'appli Radio France. Et ça, c'est un exemple qui donne tort à Darwin, le pan, les apparences du pan, elles veulent se maintenir en vie coûte que coûte, je vous cite, « Rien ne justifie l'existence du pan » si on suit Darwin, ses plumes sont ce que certains biologistes appelleraient même « handicapantes ». Et pourtant il est là, et pourtant son apparence est vitale.
Tout à fait, et là on se trouve presque confronté, acculé dans des paradoxes des sciences de la nature, puisqu'on range le plus souvent ces phénomènes sous l'appellation de phénomènes d'hyper-télie, telli comme telos, le but final en grec, donc d'hyper-développement d'organes de l'apparence, la traîne du pan tout particulièrement, qui on peut l'imaginer a été sélectionnée par les femelles pour être les plus grandes, les plus belles, les plus chatoyantes, et qui par là même produisent une forme organique qui va, au cours du développement de l'espèce, qui va augmenter, puisque ce seront les mâles, auront été sélectionnés, les mâles arborant les plus sompteuses, les plus grandes, les plus grandes traînes, donc les dimensions et les formes de cet appendice vont augmenter, augmenter, au point de mettre en péril l'existence même, l'existence individuelle des individus qui la portent.
Et on voit donc presque là une sorte de contradiction entre la forme, l'habit d'apparence porté par l'animal, et la forme, l'apparence de l'espèce qui se joue, qui semble vouloir se jouer contre l'animal qui le porte, comme si la vitalité des apparences était plus forte que la vie organique des animaux qui la portent.
C'est le paon, donc parfait exemple. Bonjour Dominique.
Bonjour France Inter, bonjour à votre invité.
Et bienvenue dans le grand entretien.
Merci. Alors, est-ce que l'homme a besoin de se sentir près d'un animal, quel qu'il soit ? Je n'aurais pas l'outrepidance de dire que l'homme a besoin de se sentir près d'un singe.
Mais pourquoi pas, après tout ? Mais merci Dominique pour cette question. L'homme a-t-il besoin de se sentir près d'un animal ? Au fond, que fait à l'homme la présence ou la proximité avec l'animal, Bertrand Prévost ?
Bon, alors encore, on touche à des très grandes questions tant philosophiques qu'anthropologiques sur ce plan-là. Moi, je crois que notre rapport... Oui, mais ce sont des expériences communes également. Tout à fait, mais ce qui est philosophique et anthropologique nous touche dans nos expériences. 30 millions d'amis au moins ! Tout à fait, et cette proximité, moi j'essaie de la penser, ou alors il me semble qu'elle devient pertinente quand on la pense sous des rapports à la fois de ressemblance et de dissemblance.
Est-ce que dans le fond, la notion d'animal ne recouvrirait pas, non pas comme on le pense, une réalité zoologique, scientifiquement tout à fait délimitée, mais quelque chose de plus intuitif qui toucherait à la ressemblance ? Les animaux, dans le fond, décriraient des êtres vivants qui nous ressemblent, qui nous ressemblent dans nos manières d'être, puisque les animaux, eux aussi, mangent, se nourrissent, se déplacent, se reproduisent, mais aussi dans les formes mêmes, tête, bouche, jambes, pattes, et produisent ainsi cette proximité des hommes et des animaux qui est capable de produire des étrangetés, voire des gènes.
Ce n'est pas quand même par hasard si dans le vocabulaire, si on parle des pattes des animaux, mais des jambes de l'homme, si on parle de l'accouplement chez les animaux, mais de faire l'amour chez les hommes. Et donc, il y a à la fois une proximité et une distance qui s'établissent, une ressemblance et une dissemblance qui me paraît être l'une des modalités de notre rapport aux animaux.
Vous, vous êtes antispéciste, vous pensez qu'il y a une continuité entre les animaux et les hommes, ou est-ce qu'au contraire, vous pensez qu'il y a une séparation radicale ?
Mais ni l'un ni l'autre, la notion d'espèce est très débattue dans les sciences du... Il me semble, d'abord, je ne suis pas zoologue, il me semble que la notion d'espèce est très débattue dans les sciences naturelles, mais alors qu'elle a quelque chose, si vous voulez, d'absolument pas évident, la notion d'espèce. Et c'est ça qui la rend, à mon sens, magnifique, puisque une espèce zèbre, une espèce chimpanzé, personne ne l'a rencontrée.
On ne rencontre que des individus particuliers qui incarnent ou qui actualisent une espèce et qu'il faut aussi penser, quand on essaye de penser la question d'espèce comme un ensemble de formes, comme une sorte de thème, comme une sorte de programme visuel autour duquel vont tourner, vont s'agglomérer des individus. Par exemple, pour les zèbres, ça peut être la forme caractéristique avec les zèbrures, l'alternance des bandes noires et blanches.
Et il y a plein de modalités de ce motif qui constituent tous, qui tournent tous, qui constellent autour de ce qu'il faudrait bien appeler une espèce zèbre, mais qui ne peut jamais trouver son identité claire et définie, qui n'est jamais donnée pour elle-même.
En tout cas, c'est absolument passionnant de vous lire parce que c'est une invitation à une prise de conscience, celle de notre devenir animal. Vous reprenez une formule de Gilles Deleuze. Il y a la question de la queue de pie, par exemple, qui est passionnante. Il y a une question de Lionel sur l'appli d'Inter qui vous demande s'il y a des artistes qui ont véritablement réussi à représenter l'élégance animale. Mais vous reviendrez pour nous en parler et nous dire aussi s'il y a des animaux qui sont inélégants ou disgracieux. Merci infiniment, Bertrand Prévost, d'avoir été l'invité d'Inter ce dimanche matin.
L'élégance animale, c'est donc cet essai que je recommande chaleureusement publié aux éditions de minuit dans la collection Paradox. Merci à vous. Bonne journée.