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Podcast / conversationLCP (sur YouTube)· 9 février 2020 29 minComplaisantPortrait personnelInstitutions & électionsEurope & internationalSolidarités & famille

Alain Duhamel : Politique – Engagement | Les Grands Entretiens de Maïtena Biraben #4

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Chapitres

Questions et réponses

Taux de réponse directe : 100 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)

  • 0:10OuverteRéponse directe

    Vous considérez-vous comme un homme engagé ?

  • 0:25OuverteRéponse directe

    Un éditorialiste, c'est un journaliste engagé ?

  • 0:40OuverteRéponse directe

    Vous défendez une idée ?

  • 0:55ComplaisanteRéponse directe

    Vous êtes mon modèle. C'est étrange d'être un modèle ?

  • 1:10OuverteRéponse directe

    Vous pouvez qualifier cet atypique ?

  • 2:10OuverteRéponse directe

    Vous avez eu un coup de bol avec le renouvellement de la classe politique ?

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 0:15Alain DuhamelFait
    « Engagé, dans mon métier, sûrement. Oui. Engagé politiquement, non. »
  • 0:30Alain DuhamelFait
    « On peut dire que pour être éditorialiste, il vaut mieux être engagé à fond dans le journalisme. »
  • 2:15Alain DuhamelFait
    « C'est ce qu'il pouvait, professionnellement, se passer de mieux. »
  • 4:20Alain DuhamelFait
    « Pierre Mendès France a été mon premier coup de foudre politique. »
  • 7:10Alain DuhamelFait
    « Pour être arriviste, il faut être engagé. »
  • 7:30Alain DuhamelFait
    « Giscard m'a ébloui pendant ses deux premières années, incontestablement. »
  • 8:20Alain DuhamelFait
    « A partir de Nicolas Sarkozy, ça a été la fin de la considération respective, du respect des deux côtés. »
  • 9:00Alain DuhamelFait
    « Les rapports entre journalistes et hommes politiques ont changé avec l'alternance et les cohabitations. »
  • 9:20Alain DuhamelFait
    « La marge réelle dont disposent les politiques au pouvoir est de plus en plus faible. »
  • 10:20Alain DuhamelFait
    « Une société a les politiques qu'elle mérite. »
  • 13:10Alain DuhamelFait
    « Je trouve que j'ai beaucoup travaillé, sans doute trop. »

Modèle mistral-small-latest · prompt v1· les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.

("Run The World (Girls)", Ibrahim Maalouf) --- -Merci. -Je vous en prie. Vous considérez-vous, Alain Duhamel, comme un homme engagé ? -Engagé, dans mon métier, sûrement.

Oui. Engagé politiquement, non. Engagé dans l'observation politique. -Un éditorialiste, c'est un journaliste engagé ? -On peut dire que pour être éditorialiste, il vaut mieux être engagé à fond dans le journalisme. -C'est dans le journalisme que vous êtes engagé.

Pas dans la politique ? -Ce que je veux dire, c'est pas engagé, partisan. -Non, pas partisan, mais engagé.

Vous défendez une idée ? -Plutôt des idées. -Des idées et des manières de faire.

J'ai déjà eu l'occasion de vous le dire, mais c'est en vous voyant exercer votre métier que j'ai eu envie de faire le même. C'est étrange d'être un modèle ? -Je ne me considère pas comme un modèle. -Vous êtes mon modèle. -Je me considère plutôt comme une anomalie. -Dis donc !

Si mon modèle est une anomalie, ça expliquerait beaucoup de choses. Ca doit être étrange à vivre. -Ben oui.

Disons qu'au début, c'est un peu dérangeant. Et puis, quand on prend de l'âge, on relativise. -Je vois que ça vous embarrasse un peu. -Non, parce que...

J'ai eu à la fois un itinéraire, une méthode de travail et un rôle qui est assez atypique. J'ai l'air extrêmement raisonnable. D'ailleurs, je le suis, bien sûr, mais c'était atypique. -Vous pouvez le qualifier, cet atypique ? -Non, parce que d'abord, il y a eu une part de hasard très importante, comme tout le monde dans ce métier, et même plusieurs, de plusieurs hasards, et ensuite, j'ai choisi une voie qui était d'essayer, disons, de m'appuyer sur la culture politique, institutionnelle et historique pour faire mon métier quotidien.

Bon, c'était un choix. -Oui. -C'était pas un choix très fréquent.

D'ailleurs, ça ne l'est toujours pas. Mais donc, je me suis toujours considéré...

Je dirais pas au centre, mais enfin, à une certaine place, et en même temps, à côté. -Vous parliez de chance et en même temps, vous avez eu un coup de bol incroyable avec le renouvellement complet de cette classe politique, la disparition des vieux dinosaures à droite et à gauche, et l'arrivée des nouveaux. C'est incroyable.

Ca vous a remis 100 francs dans la machine. -Disons que c'est ce qu'il pouvait, professionnellement, se passer de mieux. Professionnellement, il n'y a absolument aucun doute.

Parce que quand on arrive à un âge canonique, le risque est celui de la répétition, et de tout regarder avec les lunettes d'avant-hier. Bon, et là, il n'y a pas moyen de faire ça. On ne peut comprendre que si on part du principe que tout est différent, et tout est différent. -On peut dire...

Ca vous a empêché de vous endormir, le fait qu'ils changent tous ? -Je suis pas très endormi de nature. -Vous avez pas l'air. -Mais c'était peut-être un risque.

Après tout, j'en sais rien. -Je ne sais pas. Le risque était peut-être pour tous.

Vous aimez les politiques ? La politique ? Vous aimez les deux ? -J'aime d'abord la politique, parce que j'aime la démocratie.

Et puis, parce que je m'intéresse à l'évolution de la société. J'aime d'abord la politique. Ensuite, les politiques, il y en a beaucoup pour qui j'ai eu énormément de considération, voire de sympathie.

C'est évidemment, par principe, pas général. -Quand, comme vous les aimez, c'est à cause de quoi ? -C'est quand je les trouve intelligents et compétents.

C'est un préalable. Quand j'ai l'impression qu'ils sont vrais. Je déteste les rôles de composition. -Sincères ? -Oui, c'est authentique.

J'aime bien les gens authentiques. J'aime mieux un authentique, défendant des idées que je n'aime pas, qu'un non authentique défendant des idées que je partage. -Vous avez croisé des authentiques ? -Pas mal. -On va parler de la qualité du personnel politique.

Vous êtes aux premières loges. Avant, c'était très difficile de vous recevoir. Pour beaucoup, beaucoup de gens, vous êtes indissociable de ça. ("Live And Let Die", Wings) --- C'est dingue.

Vous avez des images qui reviennent ? -Forcément. -Moi, j'en ai plein. -Générique de "L'heure de vérité", le morceau des Wings.

Paul McCartney l'a composé. Qui a décidé de choisir ce morceau ? -Je ne sais pas si c'est lui qui a eu l'idée, mais celui qui a décidé, c'est François-Henri de Virieu. -Qui présentait l'émission. -Moi, c'est la seule émission dont j'ai trouvé l'idée.

J'en ai fait beaucoup. -Absolument, c'est votre idée. -Mais en revanche, avec Pierre Desgraupes, on était d'accord pour que je ne présente pas pour des raisons politiques à l'époque, car je ne correspondais pas à l'équilibre du moment et la présentation ne m'intéressait pas.

Ca faisait déjà deux bonnes raisons. L'idée était de moi et, bon, disons, la mécanique, mais en revanche, l'habillage, le décor, qui était très beau et très novateur à l'époque, le générique, bien sûr, mais aussi tous les détails de mise en scène... -Il y avait le public avec les gens qui étaient invités. -Virieu allant accueillir à l'entrée. -Le livre d'or à la fin. -Voilà, exactement. -Quels souvenirs !

Quels souvenirs ! Ce sont des bons souvenirs, pour vous, cette émission ? -Oui.

D'abord, 1 : il s'y passait beaucoup de choses... -Oui. -2 : on y a vraiment découvert et mis à jour toute une génération politique.

C'est quand même l'émission politique qui a duré le plus longtemps sans modifier sa forme et sans modifier ceux qui la présentaient. 12 ans, c'est assez impressionnant. Bon, et puis...

Il s'y est passé beaucoup de choses. -Beaucoup de choses, oui. Ce qui vous a donné l'envie ou le goût du politique, c'est en 1956, la campagne des législatives, je crois.

On va regarder ça. *-L'approche des élections transforme l'ambiance quotidienne. Elle a provoqué sur les trottoirs une génération spontanée de panneaux qui attendent leurs affiches de toutes les nuances.

Pendant ce temps, on imprime des kilomètres de listes électorales. Il y a plus de 5000 candidats pour 537 sièges. L'année finit dans la fièvre électorale. -Vous venez de ce monde-là, Alain Duhamel.

C'est fou, c'est loin. C'est un autre monde. -Oui, c'est loin, mais pour moi, c'est assez près, dans ma tête. -Vous avez quel âge à ce moment-là, quand vous voyez ça ? -16 ans.

Pierre Mendès France a été mon premier coup de foudre politique et un de mes grands plaisirs, par la suite, une de mes grandes joies, c'est de l'avoir bien connu, de l'avoir rencontré souvent chez lui, chez moi, à Paris, dans le Gard aussi. On a chacun une maison. On s'est beaucoup vus, on a beaucoup discuté.

Avec lui, on discutait sérieusement. J'ai passé mai 68 avec lui, ce qui est une expérience que je recommande à tout le monde bien qu'il y ait peu de chances de l'imiter. -C'était où, comment ? -Chez lui.

C'est lui qui avait envie de...

Il avait envie de partager mai 68 avec le regard de trois jeunes à l'époque, j'étais un de ceux-là, et donc, on se voyait. On déjeunait chez lui une fois par semaine et il téléphonait un peu entre-temps. Quand je le voyais en tête à tête, il me faisait lire des grands auteurs.

Il y en a deux qui le faisaient : Pierre Mendès France et Raymond Aron. -Je découvre en vous entendant que vous êtes un jeune homme qui avait ses stars. Il se trouve que c'était des hommes d'Etat, et du coup, pour pouvoir les fréquenter, vous avez trouvé le job qui vous permettez de fréquenter vos stars et vos héros. -Ca a été un peu par hasard, d'une certaine manière, puisque moi, je me préparais à essayer d'être historien.

J'ai eu un accident de voiture qui m'a bloqué pendant deux ans. Il n'était plus question de ça. Je me suis tourné vers ce qui me paraissait le plus proche, c'est-à-dire le journalisme.

Par coup de chance, les choses ont été assez vite. -Vous avez été toutes ces années, on peut le dire, aux premières loges des différents degrés d'engagement ? Vous disiez repérer les gens sincères.

Ca, c'est une manière de qualifier les choses. Après, chez les sincères, il y a aussi un degré d'engagement différent selon les époques et les gens ? -Oui...

Selon les époques, je sais pas. En règle générale, les hommes politiques ou les femmes politiques qui m'intéressaient étaient vraiment engagés. (il hésite) Ensuite, il y en a qui étaient presque obsessionnels et d'autres qui étaient un peu plus désinvoltes.

Il y en a qui gardaient une place importante à leur vie personnelle et d'autres, pas du tout. Il y a des moines aussi, parmi les hommes ou les femmes politiques, qui ne pensent qu'à ça matin, midi et soir. -Par exemple ? -Par exemple...

Chirac était un moine. C'était un moine un peu lubrique, comme beaucoup de moines, mais enfin, c'était un moine. Il respirait la politique.

Il ne quittait pas la politique. Je sais bien qu'il avait des lectures par ailleurs, mais la politique devait occuper 99 % de son temps. Mais enfin, c'est pas le seul.

Les grands étaient quand même très engagés en politique, même s'ils n'étaient pas exclusivement des politiques. -Certains étaient en vacances ? Vous en avez croisé ? -J'en ai croisé dont je me suis dit que s'ils s'étaient donné plus de mal et qu'ils avaient accordé plus de temps à leur politique, ils auraient fait une autre carrière.

Oui, oui, bien sûr. -Est-ce qu'on peut dire que le contraire d'engagé, en politique, c'est arriviste ? -Non, parce que pour être arriviste, il faut être engagé.

La différence entre être engagé et arriviste, c'est que l'arriviste est engagé pour lui-même et que l'engagé l'est aussi pour les autres. -Qui vous a le plus intrigué ? Est-ce qu'il y en a qui vous ont étonné, retourné, déçu, ébloui ? -Giscard m'a ébloui pendant ses deux premières années, incontestablement.

Mitterrand, j'étais très lié avec lui tout en ayant des idées très différentes. Il se moquait de la politique économique qu'il considérait comme pas sérieuse. -Il était engagé ? -Oui, il était engagé, mais distant.

C'est-à-dire qu'il se ménageait en permanence, ce qui est très rare chez les politiques. Il se ménageait en permanence un espace de liberté. Il s'autodéterminait tout le temps.

Il avait envie de s'en aller trois heures, il s'en allait. Il faisait annuler des choses, il avait envie de réfléchir, de lire ou de faire autre chose, d'aller voir trois bouquinistes de livres anciens, etc. C'était quelqu'un de totalement libre.

Comme personnage, pas comme homme d'Etat. Comme homme d'Etat, il avait des qualités et des défauts. Comme personnage, c'est le plus passionnant que j'ai connu. -Par cette liberté, justement ? -Oui, et puis il avait une profondeur de culture.

Il avait un regard historique qui était très intéressant. Bon, Nicolas Sarkozy, j'ai adoré son dynamisme et sa vitalité, son énergie. Je peux pas dire que j'étais d'accord avec lui politiquement.

Et j'étais conscient du fait que la forme ne me satisfaisait pas. -Justement, vous avez une phrase à ce propos, que je vais citer. "A partir de Nicolas Sarkozy, ça a été la fin de la considération "respective, du respect des deux côtés." Vous parlez de journalistes et de politiques. "La fin de la confiance et l'entrée "dans un univers médiatique ensauvagé." A cause de la personnalité de Nicolas Sarkozy, sa manière d'être ? -Il faut pas tout remettre sur lui.

Mais disons qu'il l'a incarné. Mais c'est le moment où la communication politique est devenue complètement différente. Elle s'est professionnalisée, caricaturée.

Il avait fait en 2007 une campagne électorale éblouissante, à l'américaine. C'était une campagne différente des autres. -C'est pas ça qui ensauvage, c'est le "casse-toi, pauvre con" ? -Tout ce qui va avec.

A partir du moment où on commence vraiment à professionnaliser tout et avec les moyens matériels que ça implique, les rapports deviennent complètement différents. En ce qui concerne les journalistes et la question importante de la considération, disons que les rapports entre journalistes et hommes politiques ont changé avec l'alternance et les cohabitations. Avant, elles se font, au début de la Ve République que j'ai quand même vécu.

Au début de la Ve République, les hommes politiques regardaient les journalistes, dans le meilleur des cas, comme un proviseur regarde un élève dissipé. Aujourd'hui, je dirais pas que c'est l'inverse, mais les hommes politiques sont tellement dépendants, sinon des journalistes, du moins de l'information, ce qui revient au même, ils sont sous pression, ils ont besoin d'être en permanence mis en scène, etc. Le rapport des forces est assez largement inversé. -Vous dites : "Avant, "le politique avait de l'emprise sur le journalisme. "Là, le journalisme "a de l'emprise sur le politique." -C'est dangereux. -C'était bien quand, alors ? -Jamais.

Mais ça, c'est normal. C'est normal. Au 19e siècle, les rapports entre les politiques et les journalistes, c'était hystérique.

Ca allait jusqu'à se battre en duel, etc. Au sens propre, avec une épée à la main ou un revolver à la main, enfin, un pistolet. Donc, les rapports entre les politiques et les journalistes n'ont jamais été équilibrés, n'ont jamais été vertueux, n'ont jamais été recommandables.

Mais ils ont complètement changé. -Et ils sont obligés de cohabiter. Vous dites que les chaînes d'actualité ont la main sur les politiques.

Mais on a le sentiment aussi que le journaliste est battu froid par le président de la République, avec beaucoup de mépris et d'arrogance. -Les politiques n'ont pas grande considération pour les journalistes, parce que les journalistes parlent trop des personnes et pas assez des dossiers. Et donc ceux qui sont au pouvoir, quels qu'ils soient, j'ai vu ça plus de 50 ans, ceux qui sont au pouvoir considèrent toujours que les journalistes...

En fait, il s'agit surtout du journalisme politique. Un journaliste économique, ça connaît son dossier. Les journalistes politiques attachent tellement d'importance aux personnes, aux arrière-pensées, à la psychologie - ils psychologisent sans arrêt -, que sur le contenu, ce n'est pas toujours du même niveau. -Vous n'avez jamais psychologisé quelqu'un ? -Quand j'écris un portrait, c'est inévitable.

Autrement, je juge beaucoup des gens sur leurs compétences, ce qui est aussi une façon d'évaluer la mienne, qui n'est pas infaillible, mais qui est laborieuse. -Qui est sur le terrain. "On a les politiques qu'on mérite", dit le dicton.

Vous êtes d'accord avec ça ? -Collectivement, oui. Comme société, oui.

Une société a les politiques qu'elle mérite. Et c'est, de ce point de vue, assez inquiétant aujourd'hui. -Vous avez d'ailleurs vu monter cette défiance qui est plus de la défiance aujourd'hui, qui est... -D'abord, il y a le mépris des citoyens.

Et pour les politiques et pour les journalistes qui sont d'ailleurs mis dans le même sac. -Vous avez dit qu'ils ne font pas toujours leur métier, donc on le comprend. -Non, parce que entre être insuffisant et avoir des défauts et être méprisé, il y a une grande différence.

Là, c'est de l'ordre du rejet. Il y a un rejet des politiques. -Ce rejet des politiques est justifié, vous qui les connaissez très bien ? -Ce qui est vrai et qui est très compliqué, que les gens, je pense, commencent à mesurer, et ça n'est d'ailleurs pas sans inconvénient, c'est que la marge réelle dont disposent les politiques au pouvoir est de plus en plus faible, donc qu'ils ont de moins en moins la possibilité d'améliorer les choses comme ils en ont envie.

Quand ils sont au pouvoir, ils ont envie d'améliorer les choses et ils en ont de moins en moins la possibilité, donc ils déçoivent. Donc ils sont rejetés. Et donc, en réalité, depuis le deuxième septennat de François Mitterrand, toutes les élections présidentielles ont été des élections de rejet du prédécesseur et pas du projet du successeur.

C'est déjà une forme d'éloignement entre les Français et ceux qui les gouvernent. On a bien vu avec les gilets jaunes à quel point il y avait même une haine de ceux qui incarnent le pouvoir. -Oui. -Moi, j'ai été frappé, je fais toujours mes petits travaux, parce que je suis du genre bon élève laborieux...

Je regardais ce qu'était l'attitude des Français vis-à-vis de la société dans les années 70. Les Français étaient optimistes, européens, trouvant que globalement, la société s'améliorait bien. Je ne dis pas qu'ils étaient libéraux, mais ils avaient une idée tolérante des rapports entre l'économique et le politique.

Aujourd'hui, ils sont pessimistes. Ils rejettent les politiques, ils ne croient plus à l'Europe et ils détestent la société dans laquelle on vit. Mais ils ne savent pas ce qu'ils voudraient à la place. -Mais qui pourrait faire rêver ?

Parce que tout a déçu. -La réponse à ça, c'est que du coup, ils sont affolés de nouveauté. Ils rejettent, donc ils veulent quelque chose qu'ils croient être différent. -Vous avez rencontré Mendès France.

Qui est le Mendès France d'aujourd'hui ? -Y a pas d'équivalent. Mais vous n'avez plus non plus d'hommes politiques comme Mendès France, Raymond Barre, ou Delors, capables de dire "je suis dans le camp d'en face, "je ne voterai pas pour vous, mais je reconnais que la loi "que vous proposez ou la décision que vous avez prise est la bonne." Ca n'existe plus depuis 30 ans. -La dernière fois que vous avez vu un politique faire vraiment quelque chose, c'était quoi ?

Impacter, impacter vraiment. -Oh, bah si...

Impacter vraiment...

Si je voulais développer ça, je pourrais prendre l'exemple de la réforme des retraites, qui aura un impact et c'est une réforme de société. On verra ce qui lui arrivera. Autrement, quand il y a eu la crise, la grande crise économique de 2008, Sarkozy a joué un vrai rôle pour empêcher une catastrophe.

Bon...

Quand François Mitterrand est arrivé au pouvoir, la première année, il a transformé la France en pays de cocagne. Tout ce dont les gens rêvaient, il le donnait : la retraite plus tôt, le SMIC plus haut, etc. On peut se dire que ce n'était pas raisonnable, mais on ne peut pas dire qu'il n'avait pas d'impact.

Giscard, pendant ses 2 premières années sur l'évolution de la société, des moeurs, de la place des femmes, des jeunes, il a vraiment changé beaucoup de choses. Et Emmanuel Macron, il essaye de changer. Est-ce qu'il y arrivera, je ne fais pas de pronostic. -Vous le connaissez bien, très bien, peu ? -Qui ? -Emmanuel Macron. -Je le connais pas bien. -Vous aimeriez le connaître mieux ? -Non.

Il m'intéresse, je le regarde beaucoup, je prépare un livre sur lui. Je ne suis pas sûr que...

Je ne suis pas du tout comme ceux, que je respecte, mais qui, quand ils font un livre sur un président, veulent le rencontrer 30 fois. -C'est pas nécessaire ? -Pour moi, c'est dangereux.

Je veux pas un livre de fausses confidences, je veux un livre pour essayer de comprendre. -C'est rigolo, vous gardez vos distances alors qu'on vous a reproché ces amitiés, que vous avez évoquées, avec François Mitterrand ou Lionel Jospin. C'est quoi, la bonne distance ? -C'est entre le journaliste et lui-même.

C'est ça qui détermine. La question est de savoir si on a une partialité ou pas, assumée ou camouflée, donc partielle ou pas, et si on a une dépendance ou pas. On ne va pas développer à l'infini mon cas, mais j'ai toujours pensé que je n'avais pas de dépendance vis-à-vis des politiques et que je leur parlais, pas d'égal à égal, mais je leur parlais comme je voulais parler.

François Mitterrand, je le voyais...

Je ne sais pas combien de fois je l'ai vu, à peu près 120 fois. -Vous le voyiez dans des situations privées, chez vous, en vacances... -Dans toutes les circonstances.

Or, on n'était pas du tout d'accord. -D'où l'intérêt, d'ailleurs. -La politique économique, sociale, non seulement on n'était pas d'accord, mais un an après qu'il a été élu, j'ai publié un livre, "La République de M.

Mitterrand", dans lequel je disais : "Cette politique économique "n'a aucune chance de réussir." Je ne peux pas dire que j'étais complaisant avec lui, je ne l'étais pas. Mais c'est vrai que ça a énervé beaucoup de gens.

Quand quelqu'un m'intéressait, je le voyais. -Qui de Jean-Jacques Bourdin, qui revendique de ne pas fréquenter les politiques, ou de vous, est mieux informé ? -Je pense qu'il est bien informé, quand je regarde ses interviews.

Ca veut dire qu'il travaille ses dossiers. Je vous ai dit que c'est important que ça se produise. Ensuite, chacun a son mode de vie.

Puis, vous avez des éléments qui jouent toujours, la même formation...

Je prends l'exemple de Raymond Barre. Raymond Barre était un des professeurs les plus connus à Sciences Po. Moi, j'avais ma petite notoriété.

Ca me donnait de sa part une forme de considération particulière qui, quelquefois, était gênante. Il lui est arrivé dans un des débats, à "L'heure de vérité", de m'appeler "mon cher collègue", ce qui n'était pas absolument ce que j'aurais souhaité. Il savait que quand lui ou un de ses collaborateurs m'expliquait quelque chose, a priori, j'avais une chance de le comprendre, et qu'ils avaient intérêt à me l'expliquer.

Et donc, ça m'a donné des coups d'avance. Vous n'avez jamais été tenté de les rejoindre ? -Jamais.

En revanche, on me l'a proposé une demi-douzaine de fois. -Dans tous les partis, à droite et à gauche ? -Non, disons dans des partis différents. -A droite et à gauche ? -Oui, enfin, qui étaient de chaque côté de la frontière. -Droite et gauche, donc. -On me l'a proposé, oui, mais je n'ai jamais hésité un quart de seconde, un quart de seconde. -Vous êtes mieux en observateur. -Et surtout, je pense que je suis fait pour ça et je ne suis pas du tout fait...

En plus, je pense que je ne serai pas un homme politique convenable. -C'est quoi, convenable ? -L'idée d'être à la disposition de tout le monde tout le temps, de devoir voir tout le monde, tout le temps, non, pas du tout.

L'idée de pouvoir être mobilisé tout le temps, de jamais pouvoir lire à fond, travailler dans son bureau sans être dérangé, tout ça est impossible et surtout, l'idée de la discipline. Ca veut dire, si on est en politique, on doit être...

On doit être solidaire, donc on doit être discipliné, donc on renonce à la moitié de sa liberté. -Vous dites ça alors que vous avez la réputation d'être le moine des journalistes. -Je suis discipliné vis-à-vis de moi-même.

C'est assez différent. -C'est vous qui vous parlez à vous-même. -Oui, je m'auto-discipline. -Vous n'avez toujours pas d'ordinateur ? -Non. -Vous dictez toujours vos papiers ? -Je les écris à la main, je les écris au stylo.

Ensuite, je les dicte. -Vous les dictez toujours ? -Oui. -C'est étonnant. -C'est étonnant, mais c'est comme ça. -Ca raconte quoi de vous ? -Ca raconte que je n'ai aucun esprit pratique, ce qui est la stricte vérité. -Vous lisez vos papiers à votre femme ? -Quand ils sont publiés, mais pas avant. -Vous lui demandez pas son avis ? -Ah non.

Si, je lui demande son avis, après. C'est même la première personne à qui je demande son avis. -Mais après, toujours après ? -Après, oui. -Et parfois, elle vous dit "pff" ? -Non, elle me dit pas ça, mais il y en a qui l'intéressent vraiment et d'autres qui l'intéressent moins.

C'est vrai des papiers comme c'est vrai des interviews à la télévision, comme c'est vrai des débats à la télévision. Un jour, elle trouve que j'étais intéressant, un autre jour, elle me dit qu'elle avait déjà lu ça dans un papier trois semaines avant. -Je vous parle d'elle parce que vous dites souvent que ça a été la rencontre la plus importante de votre vie.

Est-ce qu'elle a influencé votre manière de travailler ? -Ma manière, non, d'autant plus qu'elle en est plutôt victime. Mon travail, elle l'a beaucoup influencé en me permettant de le faire à fond et de le continuer tard, ce qui est le cas, alors que c'est forcément un peu à son détriment.

C'est au détriment d'autres choses. Je ne peux pas ne pas lire six heures par jour, donc en vacances, je suis insupportable, parce que je ne suis pas disponible. C'est un énorme défaut.

J'en ai d'autres. -Vous avez trouvé dans ce métier, dans votre exercice, exactement ce que vous imaginiez ? -Je ne peux pas dire ça parce que d'abord, comme je vous l'ai dit, il y a eu une part de chance.

Ce qui est m'arrivé, quelques fois, n'est pas arrivé par moi, mais pour moi, ce n'est pas pareil. Ensuite, ce métier a énormément changé depuis le début. Et les itinéraires ont été assez, comme je vous dis, assez atypiques.

Il y a un moment où je faisais à la fois la télévision, la radio, la presse écrite, la presse écrite quotidienne, hebdomadaire, régionale. -Ce qui vous a valu des critiques. -Bien sûr, c'est normal.

C'est logique. De toute façon, quand on arrive à réussir quelque chose, on est critiqué et d'ailleurs, c'est souhaitable. Quelquefois, c'était justifié.

J'en ai fait moins après, progressivement. Puis, de toute façon, l'âge venant, je me réduis. -Il y a quelque chose que vous n'aurez pas fait que vous vouliez faire ? -Oh bah, il y a des choses faciles, des gens que j'aurais rêvé d'interviewer et ça ne s'est pas fait, mais c'est pas en France, il y a des personnages qui m'intéressaient beaucoup. -Qui étaient, par exemple ? -Un des présidents américains m'aurait beaucoup intéressé.

Bon bah, c'est comme ça. Ca ne s'est pas fait. -Lequel ? -Obama.

Mais je me serais probablement trompé, il m'aurait séduit comme il m'avait séduit en arrivant. Et ensuite, je me serais repenti comme j'étais repenti à la fin. Bon, enfin bref, ça m'aurait énormément intéressé, je trouvais qu'il avait du charme et que c'était une mécanique intellectuelle intéressante.

Donc ça, ça m'aurait intéressé. Et puis, il y a toujours des livres qu'on rêve d'écrire et qu'on n'a pas écrits. J'en ai écrit une bonne vingtaine, mais il n'empêche, il y a toujours des choses qu'on a envie de faire.

Mais quand je regarde les choses globalement, je trouve que j'ai beaucoup travaillé, sans doute trop, que j'ai fait des choses très différentes les unes des autres, que j'ai été critiqué. Mais bon, c'est la vie. Si je n'avais rien fait, je n'aurais pas été critiqué.

Globalement, je ne peux pas dire que j'ai un regret majeur. -Donc, si c'était à refaire ? -Ca se passerait autrement. -Ca se passerait mieux ? -Non, mais différemment, sûrement.

Je serais en train de pianoter sur un ordinateur. Je saurais de quel côté on regarde une caméra. Il est probable que je serais beaucoup moins cultivé, mais que je serais beaucoup plus efficace, que...

Voilà. -C'est bien. Merci d'avoir répondu à nos questions.

C'était chouette. -Merci. -Merci beaucoup.

SOUS-TITRAGE : RED BEE MEDIA ("Run The World (Girls)", Ibrahim Maalouf) ---