À Lyon, les affrontements entre extrême droite et antifascistes sont "monnaie courante", affirme Sébastien Bourdon
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« C'est monnaie courante, ou en tout cas c'est régulier, et c'est régulier depuis facilement une dizaine d'années. »
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« Est-ce qu'il y a des données, je ne sais pas, des forces de l'ordre, de la sécurité départementale du Rhône, des choses comme ça, pour pouvoir mesurer le phénomène? »
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« À mon sens, c'est assez surestimé. Dans la plupart des affrontements, les plus grosses mobilisations d'extrême droite radicale qu'on voit à Lyon, en tout cas dans des perspectives de confrontation violente, on est grand maximum sur des groupes de 50 à 80 personnes, en comptant assez large. »
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Il est 6h21, comment la bataille des extrêmes a-t-elle débuté à Lyon ? Pourquoi cette ville concentre-t-elle autant de groupes radicaux ? D'où vient cette spécificité ? Quelles en sont les racines historiques, les raisons sociologiques ? On a besoin de comprendre alors que l'ultra-gauche est mise en cause après la mort par lynchage de Quentin Deranque, un militant identitaire. Bonjour Sébastien Bourdon. Bonjour. Vous êtes journaliste indépendant, vous avez enquêté à la fois sur l'extrême droite radicale et sur les antifascistes. Un travail dont vous avez tiré deux livres, je les citerai précisément à la fin de cette interview.
La mort de Quentin a donc révélé au grand jour une extrême violence bien connue des Lyonnais. Les affrontements entre des groupuscules d'extrême gauche et d'extrême droite, c'est vraiment monnaie courante à Lyon ?
C'est monnaie courante, ou en tout cas c'est régulier, et c'est régulier depuis facilement une dizaine d'années. En fait, ce qu'on constate depuis à peu près le début des années 2010, c'est qu'il y a une implantation particulièrement forte de l'extrême droite radicale à Lyon. Et une implantation qui se fait essentiellement autour de l'ouverture de locaux qui ont eu pignon sur rue. Particulièrement dans le quartier du Vieux Lyon, il y a tout un tas de mouvances d'extrême droite radicale qui ont ouvert des locaux, qui ont pu garder des locaux parfois pendant plus d'une dizaine d'années dans ce quartier-là.
Et qui évidemment, à partir de ces locaux, ont pu s'implanter, ont pu recruter et ont pu être actifs dans la ville.
Alors juste, on va revenir sur l'ampleur du phénomène. Quand vous dites régulier, c'est quoi ? C'est tous les mois, toutes les semaines ?
Alors ça varie beaucoup en termes de rythme. C'est parti en prégnant dans les périodes de mouvements sociaux, au moment du mouvement des Gilets jaunes, quasiment tous les samedis, d'acte en acte, on avait des confrontations violentes entre des groupes antifascistes et des groupes d'extrême droite au sein des cortèges.
Avec beaucoup de monde à chaque fois ?
Avec beaucoup de monde, plusieurs dizaines de personnes impliquées. Il y a même certains des plus gros affrontements. On était peut-être entre, je ne sais pas, 50 à 100 personnes par camp.
Et d'ailleurs, est-ce qu'il y a des données, je ne sais pas, des forces de l'ordre, de la sécurité départementale du Rhône, des choses comme ça, pour pouvoir mesurer le phénomène ? Ou mieux le connaître, les profils aussi ?
La police, en termes de chiffres, parle d'une mouvance qui représenterait 400 à 500 personnes du côté de l'ultra-droite à Lyon et 800 personnes du côté de l'ultra-gauche. Ça, c'est les chiffres policiers qui, à mon sens, sont à prendre avec des pincettes. On ne sait pas précisément qui compte la police dans ces chiffres-là, quels sont les critères retenus.
C'est surestimé, selon vous ?
À mon sens, c'est assez surestimé. Dans la plupart des affrontements, les plus grosses mobilisations d'extrême droite radicale qu'on voit à Lyon, en tout cas dans des perspectives de confrontation violente, on est grand maximum sur des groupes de 50 à 80 personnes, en comptant assez large. Donc, à mon sens, ces chiffres sont surestimés. Pour ce qui est du profil des personnes, il faut être assez humble. En fait, on a peu de données sociologiques, parce qu'évidemment, la plupart de ces militants d'extrême droite acceptent difficilement de répondre à des questionnaires de sociologues, ou à des journalistes, ou à des interviews.
Et donc, on va avoir des données, notamment quand il y a des dossiers judiciaires, mais c'est des données qui sont très parcellaires.
Et pourquoi à Lyon, spécifiquement ? Pourquoi pas à Rennes, à Lyon, à Mulhouse, à Lille ? Pourquoi c'est à Lyon qu'il y a davantage de confrontations ?
Justement, c'est ce que je disais sur cette implantation des locaux. Évidemment, des groupes d'extrême droite radicales ont essayé de s'implanter et d'ouvrir des locaux partout en France, à travers le temps et ses dernières années. Mais contrairement à ce qui s'est passé dans d'autres villes, à Lyon, beaucoup de ces locaux ont pu perdurer. Ils ont été nombreux et dans un espace assez concentré.
Dans les autres villes, les autorités les ont fermés, c'est ça ?
C'est ça. Ça varie évidemment d'une ville à l'autre. Il y a eu des locaux d'extrême droite qui, pour certains, ont perduré. Mais en général, il y en avait peut-être un, par exemple, à Lille. Pendant quelques années, on a entendu parler d'un bar qui s'appelait La Citadelle, qui était lié au mouvement Génération Identitaire. Mais c'était, sur cette période, le seul local d'extrême droite implanté à Lille. Et à Lyon, au cours des années 2010, on avait jusqu'à cinq locaux de différentes mouvances, de la mouvance financière, de la mouvance nationaliste-révolutionnaire, des royalistes, etc., etc., qui étaient implantés dans un périmètre assez restreint.
Et le fait est qu'avoir un local qui a pignon sur rue, comme pour n'importe quel mouvement politique, ça permet de s'implanter, ça permet de recruter, d'être visible dans l'espace public. Ça permet également de s'organiser pour organiser des manifestations, des événements, potentiellement également des recours à la violence. Et, encore une fois, cette proximité aussi de tous ces locaux a permis de créer une sorte de porosité entre toutes ces structures.
Là où, dans d'autres villes, différents courants d'extrême droite étaient dans des formes de concurrence et donc ne travaillaient pas forcément ensemble, quand vos deux locaux sont voisins entre nationalistes-révolutionnaires et identitaires ou royalistes, vous avez tendance à vous parler, à échanger, à vous mobiliser ensemble. Et donc, ça fait un tout qui est plus fort.
Mais ça veut dire que si ces locaux sont restés ouverts, c'est parce qu'ils ne faisaient rien de répréhensible ?
Alors, c'est toute la difficulté pour les autorités de faire fermer ces locaux. La plupart de ces locaux sont des locaux associatifs qui prennent la forme de bars, de salles de sport. Et donc, évidemment, pour les autorités, ça ne se fait pas en un claquement de doigts de fermer des bars. Donc, il y a eu parfois des fermetures temporaires, notamment sur des motifs administratifs, de mise en conformité sur des normes incendies, etc. Donc, à certaines occasions, les autorités ont trouvé des formes de « parades » pour faire fermer temporairement ces locaux.
Mais le fait est que les fermetures définitives, notamment de ceux liés à la génération universitaire, qui ont été implantées très longtemps dans la ville, plus d'une dizaine d'années, sont assez récents.
Et c'est cette implantation de l'extrême droite radicale qui a fait émerger les antifascistes ?
C'est ça, tout à fait. On a vraiment ce terreau d'extrême droite radicale et cette implantation forte, qui fait que, notamment en 2018, il y a des groupes antifascistes qui préexistent dans la ville, mais en 2018, on a cette sorte de nouvelle génération militante qui émerge et qui s'organise et se structure à travers la création de cette organisation, la Jeune Garde, dont on entend beaucoup parler ces derniers jours, qui se structure avant tout, en tout cas, c'est la façon dont eux-mêmes l'expliquent, dans une perspective, ils parlent beaucoup d'autodéfense populaire, dans cette idée qu'il y a très fréquemment des actes violents liés à l'extrême droite.
Pour donner un chiffre, il y a le média d'investigation locale Rue 89 Lyon, qui comptabilise plus de 102 actes de violence liés à l'extrême droite radicale à Lyon entre 2010 et 2025. Et donc, c'est dans ce contexte-là que se crée la Jeune Garde, avec cette perspective de dire qu'il y a des agressions racistes, des agressions homophobes, des attaques contre des manifestations, des événements liés à la gauche de façon générale, et donc ces militants antifascistes veulent investir la question de l'antifascisme pour, disent-ils, se défendre face à l'extrême droite.
Donc avec, eux aussi, pour mode d'action, la violence ?
Alors, la violence fait partie de leur répertoire d'action, de façon assumée. Alors, ils le théorisent, encore une fois, en parlant d'une contre-violence et d'une forme de réponse aux violences d'extrême droite, mais tout à fait, ça fait partie de leur répertoire d'action assumée, même si ça n'est pas du tout leur mode d'action exclusif.
Et dans cette ville de Lyon, est-ce qu'il y a une existence politique de ces idées ? Il n'y a pas de relais, pas de lien avec certains partis ?
Les liens entre l'extrême droite radical et les partis politiques, notamment de l'extrême droite, ne sont pas propres à Lyon. Ils existent et ils ont notamment été assez largement renouvelés ces dernières années à travers la question des attachés parlementaires. Les succès électoraux du RN récent ont fait que le RN a augmenté fortement son nombre de députés et donc a dû recruter massivement des attachés parlementaires. Et le fait est que ça a été montré par tout un tas d'enquêtes ces dernières années. Un certain nombre des attachés parlementaires qui ont été recrutés par des députés RN ou reconquêtes ont été recrutés au sein même de ces groupes militants d'extrême droite radical.
Et de l'autre côté ?
Et de l'autre côté, il y a évidemment des liens qui se sont créés à travers le temps entre la jeune garde et la France insoumise. On parle beaucoup de la personne de Raphaël Arnaud et de son investiture et son élection en 2024. Ces liens préexistent depuis 2022-2023. On a l'apparition de ces liens entre la France insoumise et la jeune garde.
Merci beaucoup pour votre éclairage Sébastien Bourdon. Et je vais citer donc vos deux livres. Drapeau noir, jeunesse blanche, enquête sur le renouveau de l'extrême droite radicale. Et puis l'autre, de l'autre côté, une vie de lutte plutôt qu'une minute de silence. Enquête sur les Antifa et les deux sont publiés aux éditions du Seuil.