DE 1789 AUX GILETS JAUNES : LA MARCHE DE L'HISTOIRE
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Au sens strict, les différents actes des Gilets jaunes ne relèvent ni de la manifestation, ni du défilé, ni du simple rassemblement. Pour les caractériser, les observateurs ont souvent parlé de “marche”. En effet, comme pour faire un pied de nez au Président Macron, les Gilets jaunes ont beaucoup marché.
L’occasion, pour nous, de revenir sur la signification politique de ce mode d’occupation de l’espace. Emmanuel Macron s’est inspiré de ses initiales, E. M., pour baptiser le mouvement qui est devenu son parti politique.
Dès l’origine, En Marche ! est donc identifié à la personne de Macron. Mais lorsqu’en février 2017, il lance à Lyon sa course à la présidence, le candidat s’insère dans le collectif.
De Jacques Chirac, et de Valéry Giscard D’Estaing, pour porter ce projet. Pour porter cette réforme de l’IVG, il a fallu une majorité de droite et de gauche pour pouvoir la voter. C’est dans le sillon de ces larges rassemblements, mes amis, que nous nous inscrivons.
On nous demande un slogan. Vous l’avez inventé le premier jour, vous l’avez adopté, c’est En Marche ! Cette étiquette exclamative, choisie pour souligner le dynamisme de la “start-up nation”, est ancrée dans l’Histoire : explicitement, par l’évocation de grands noms et d’événements du passé.
Implicitement, par le rappel d’une autre campagne présidentielle : celle menée par François Mitterrand en 1988 alors qu’il sollicitait un second mandat. “La France unie est en marche”, lit-on alors sur les affiches. On voit que Macron, qui se piquait d’ouvrir la marche, c’est-à-dire d’être pionnier, n’est pas le premier de cordée.
Depuis la Révolution française, et plus encore depuis le triomphe, au 19e siècle, de la conception positiviste qui fait de l’Histoire un parcours vers le mieux, nombre d’hommes politiques ont prétendu être les agents de la modernité, du progrès, du développement ou de la croissance. Mais à l’heure où les crises économiques, sociales et écologiques invitent à ralentir la machine, le slogan macronien se prête au détournement; comme le montrait en 2018, tags et pochoirs. Sur ce pochoir, un membre des forces de l’ordre en tenue d’assaut indique le sens de la marche, ou plutôt de la charge, non pas au moyen d’une lanterne qui éclairerait l’avenir, mais d’une bombe lacrymogène qui le voile.
À ce spray anti-révolutionnaire, l’artiste de rue oppose sa propre bombe. Le lexique de la marche charrie cet imaginaire guerrier. Notre hymne national, La Marseillaise, aussi nommé Marche des Marseillais en référence au genre musical de la marche, est fondé sur un rythme adapté au pas des troupes.
C’est sans doute pendant leurs déplacements que les soldats ont transformé en “marchons, marchons” l’injonction originelle à la seconde personne du pluriel “marchez, marchez”. Le rythme binaire, la reprise d’un verbe de deux syllabes, mime le une, deux, une, deux, droite, gauche, droite, gauche. Ce refrain confirme l’invitation faite dès le premier vers : “Allons, enfants de la patrie” !
Lorsqu’elle est utilisée dans le cadre d’une mobilisation politique, comme pendant le mouvement des Gilets jaunes, l’expression “marcher sur” garde trace de ses origines militaires : on part au combat, à la conquête. En invitant à “marcher sur l’Élysée”, cette affiche du Front social renverse à son tour les appels du Président à se mettre en marche. Il ne s’agit plus de suivre les ordres du chef, contrairement aux macronistes “godillots”, mot qui désigne les souliers des soldats et, par extension, une fidélité excessive.
Après les députés dévoués au général de Gaulle, ce sont ceux d’En Marche ! qui ont été ainsi taxés, pas seulement par jeu de mots. On le voit, l’imaginaire de la marche a nourri de longue date notre culture républicaine.
De fait, après la Révolution française, le citoyen apparaît comme un individu en marche. C’est le plus souvent un homme, mais pas toujours : début octobre 1789, une foule largement composée de femmes protestant contre le manque de pain et la cherté de la vie s’est rendue à Versailles pour demander des comptes au roi. Ce peuple énergique incarne le refus de l’immobilisme d’Ancien Régime, symbolisé par les aristocrates oisifs qui se promènent en voiture, alors que les petites gens se déplacent à pied.
À cette époque, les travailleurs ambulants sont d’ailleurs appelés, avec une pointe de dédain, les “marcheurs”, et le pouvoir assimilera longtemps encore aux vagabonds les trimardeurs et les chemineaux qui parcourent les routes à la recherche de besogne. On craint plus que tout les attroupements de marcheurs… Bien que l’imaginaire révolutionnaire associe la marche à des valeurs hautement positives, la simplicité, l’indépendance, l’universalité, le patriotisme, le français garde trace des usages péjoratifs longtemps associés à la marche : en langage familier, le marcheur est un voleur ou un débauché, la marcheuse une prostituée. Mais ces représentations négatives restent minoritaires.
Dans l’imagerie politique, la femme qui marche, c’est d’abord l’allégorie de la Liberté. Quand Eugène Delacroix immortalise les journées révolutionnaires de 1830, elle franchit une barricade et se dirige vers le spectateur en passant sur des cadavres. D’autres œuvres d’art donnent des traits féminins à la République, l’ensemble monumental que le sculpteur Jules Dalou conçoit pour la Place de la Nation à Paris en 1899 la montre entrant d’un bon pas dans le nouveau siècle, debout sur un char en mouvement, au centre d’un bassin animé de jets d’eau.
Macron, qui avait inscrit sa volonté d’initier une nouvelle politique dans la tradition républicaine, s’y rattache encore plus explicitement après sa victoire contre Marine Le Pen à la présidentielle. Au lendemain de l’élection, “En marche !” est ainsi rebaptisé “La République en marche”.
Cela a pu surprendre, car à l’origine, le nom d’”En marche !” avait été volontairement pensé pour se démarquer des étiquettes politiques incluant des références à la démocratie, la République, le peuple, les idéologies, telles que “parti socialiste”, “front national”, “Parti chrétien-démocrate”, etc. Par cet ajout tout républicain, “En Marche !” bascule du côté de l’institution et de l’abstraction, donc de la vieille politique… C’est pourtant contre elle, et dans le souci de s’engager sur le terrain, qu’aux débuts du mouvement, en septembre 2016, les sympathisants d’Emmanuel Macron avaient parcouru le pays pour en prendre le pouls, questionnaire à l’appui.
Le modèle de cette “grande marche”, c’est le nom qu’elle porte, n’est évidemment ni la “Longue Marche“ de 1934-1935 qui permit à Mao d’asseoir son pouvoir de “Grand Timonier“, ni celle à laquelle les maoïstes français soucieux de se rapprocher des ouvriers et des paysans invitèrent à l’été 1968, et qui inspira les marches dites du Larzac dans les années 70. Les conseillers de Macron avaient sans doute plutôt en tête la marche pour le progrès, “walk for change”, lancée par Barack Obama. Comme en français où les termes “colonne”, ”défilé”, “cortège”, “démonstration” se sont longtemps fait concurrence, plusieurs mots désignent les marches de protestation en anglais. “Walk” et “march” en font partie, et c’est sans doute sous l’influence de l’anglais que, dans notre langue, le terme de “marche” a été de plus en plus utilisé pour désigner des manifestations non partisanes, le plus souvent pacifiques et motivées par des revendications sociales.
Combien de marches blanches, de marches des fiertés, de marches pour le climat, de marches des femmes ! Marcher, au sens étymologique, c’est délimiter un territoire, le “marquer”. On occupe physiquement l’espace public, à plusieurs endroits, on fait connaissance avec ses voisins.
Les grandes marches, des années 1930 à nos jours, répondent toutes à un désir de visibilité : il s’agit de mettre au centre de l’attention ce qui est tenu pour invisible, mineur ou local : pauvres, chômeurs, anciens combattants, ouvriers et paysans, populations marginalisées ou exclues, les Indiens déportés d’Amérique du nord, les Afro-Américains ségrégués, les populations maghrébines victimes de bavures policières et de crimes racistes par exemple. Des exactions que dénonce en France la Marche pour l’égalité et contre le racisme, rapidement rebaptisée “marche des Beurs” par le journal Libération. La une du 3 décembre 1983 met entre guillemets, parce que c’est une citation, le segment soulignant les objectifs politiques de la marche : “pour l’égalité”, ce qui contribue à mettre au mieux à distance, au pire en doute, lesdits objectifs.
Pas anodin non plus, le passage d’un intitulé descriptif appuyé sur des termes abstraits, “la Marche pour l’égalité et contre le racisme” à un intitulé beaucoup moins neutre, qui associe la mobilisation à un type ethnicisé de population, désigné par un terme faussement favorable, “beur”. Il remplacait le mot “arabe” en verlan, à moins que ce ne soit, comme l’a suggéré le sociologue Abdelmalek Sayad, un équivalent de l’interjection familière “boukh”, qui marque l’insignifiance. Toutes proportions gardées, la Marche pour l’égalité et contre le racisme se veut l’équivalent de la Marche anticoloniale du Mahatma Gandhi et des marches pour les droits civiques des Afro-américains, souvent interdites et durement réprimées.
Martin Luther King, qui accompagne plusieurs cortèges, file la métaphore de la marche dans son célèbre discours du 28 août 1963. Beaucoup de nos frères blancs, leur présence ici aujourd’hui en est la preuve, ont compris que leur destinée est liée à la nôtre. Ils ont compris que leur liberté est inextricablement liée à notre liberté.
Nous ne pouvons marcher tout seul au combat. Et au cours de notre progression il faut nous engager à continuer d’aller de l’avant ensemble. Nous ne pouvons pas revenir en arrière.
Le révérend King mobilise fréquemment des références bibliques. Ainsi, lors de la marche partie de Selma pour rejoindre la capitale de l’Alabama en mars 1965 : “Marchez ensemble, mes enfants, mais ne vous laissez pas gagner par la fatigue et cette marche nous conduira vers la Terre Promise”. Ces références confèrent à l’orateur une stature prophétique.
De manière générale, la mise en scène de la marche favorise l’héroïsation : pensons à Mitterrand grimpant la roche de la Solutré, Chirac prenant des bains de foule, Wauquiez faisant l’ascension du Mont-Mézenc, Macron guidant les enfants à Oradour-sur-Glane, mais surtout pensons à Jean Lasalle, qui se présente lui-même comme “le député qui marche”. Marcher, aller à la rencontre du citoyen, uniquement à la disposition de ceux qui voudraient me rencontrer, de ceux auprès de qui mon geste trouvait de l’écho, je trouvais que ça me soulageait et je suis parti à Dunkerque parce que c’était le lieu le plus éloigné de mon si cher rivage, de ma famille et de la circonscription. Bonjour messieurs dames, je suis le député qui marche.
Ancien berger, habitué dès l’enfance à parcourir de longues distances, il a abattu en 2013 une vingtaine de kilomètres par jour, et recueilli les témoignages des Français dans des “cahiers de l’espoir” qui peuvent rappeler les cahiers de doléances. Pourquoi cette “marche citoyenne”, c’est ainsi qu’il l’appelle ? Pour “entendre”, “pour comprendre”, dit-il.
Pour rappeler aussi qu’il est issu du peuple des travailleurs qui arpentent, qu’il est dur à l’effort et qu’il ne réduit pas la France à sa capitale… Peut-être aussi pour consolider sa notoriété à l’échelle nationale. S’il s’est présenté à la dernière élection présidentielle, c’est sans doute que cela a marché…