L’amitié des enfants perdus - L’Oeil de Pierre Lescure - C à Vous - 05/10/2022
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De mon temps, lorsqu'on proposait aux élèves d'une classe d'être marraine ou parrain d'un garçon ou d'une fille de notre âge qui était dans la difficulté, dans la misère à l'autre bout du monde, on n'imaginait pas que le garçon ou la fille pourraient un jour être dans la même misère, en grand danger, simplement dans la même ville que nous. L'un des phénomènes actuels de l'immigration, ce sont ces enfants de 12-13 ans que leurs parents confient à des passeurs en pensant qu'ici, ils auront peut-être une vie et peut-être capable de leur envoyer un peu d'argent.
C'est vrai en France, mais c'est vrai aussi à Liège, par exemple, en Belgique, où les frères d'Arnen racontent la vie, la survie d'un petit Béninois et d'une jeune Camerounaise perdus dans la ville et vite rattrapés par les trafiquants et les profiteurs.
Je n'ai pas envie que tu deviennes un dealer et que tu arrêtes l'école. Je n'arrêterai pas. Je t'ai dit que dès que j'aurai mes papiers, je ferai la formation d'aide ménagère.
Tu veux de faux papiers ? Je te trouve direct une solution. Maintenant, tu discutes.
On pourra au moins se voir le dimanche ? Non. Et comment on va faire pour envoyer de l'argent à notre maman ? Je ne sais pas, mais c'est clair, regardez-ci. Père la porte. Chaque fois que tu dis « je veux », tu reçois ça. Tim, tu m'entends ? Pourquoi moi et mon frère, on ne peut pas se parler au téléphone ? Elle est où, l'Oquita ? Il ne faut pas jouer au malin. Je ne joue pas au malin.
Tori, c'est lui, le petit. L'Oquita, c'est elle. Ils se font passer pour frères et sœurs. Ils sont amis, amis pour la vie. Et c'est cette photo d'humanité rude, dangereuse, sans pitié, que Jean-Pierre et Luc Dardenne ont voulu montrer.
On a essayé que leur amitié soit inentamable. On n'a pas construit une intrigue avec une amitié qui serait trahie, mais c'est une amitié qui reste, qui est belle et lumineuse, et qu'on espère qu'elle peut résister à toutes ces conditions de l'exil qui sont très difficiles. On a pensé que le film serait une sorte de chorégraphie entre leurs deux corps, c'est-à-dire le corps de l'Oquita qui est un peu passif, qui reçoit les coups, qui encaisse, même si elle répond, mais un petit corps fin, très agile, très explosif, et qui, lui, ne cesse de... qui est un peu le côté film d'aventure dans le film.
Et elle, un peu le film noir, quoi. Ne vous trompez pas, le film n'est pas triste. Il peut vous mettre en colère, vous faire rugir d'impuissance, mais après tout, Victor Hugo aussi. Car on se dit dans le film que c'est la même misère des enfants du 19e siècle. La seule différence, c'est qu'on leur file des portables.
Ce sont des esclaves contemporains, en fait, mais munis d'un portable, qui ne peuvent pas être utilisés dans certains endroits pour que la police ne puisse pas intervenir, capter les conversations. C'est là, la technologie a bougé, mais on a l'impression que l'humanité, parfois, n'a pas bougé. C'est vrai que la souffrance des enfants, elle a été terrible aussi, auparavant. Mais aujourd'hui, ces enfants exilés, ce sont des solitudes. En fait, la solitude de ces enfants est terrible.
Ce qui est extraordinaire, c'est que les Dardennes, qui ont déjà filmé une actrice débutante, ou au contraire, Marion Cotillard, ont travaillé cette fois avec deux jeunes inconnus qui ne se connaissaient pas et n'avaient jamais joué.
Pour nous, c'était un peu, je dois dire, un peu tendu au départ. Pour nous, c'était une espèce de challenge. Va-t-on y arriver ? Comment va-t-on faire ? En essayant d'éviter de montrer. On dit toujours, il ne faut jamais montrer aux enfants, parce qu'ils imitent et c'est la catastrophe.
Et pour, si j'ose dire, finir en chanson, les deux petits migrants dans l'histoire sont passés par la Sicile avant d'arriver en Belgique. Ils en sont repartis avec une chanson, comme on rapporte un souvenir.
Quand on est arrivés en Sicile, il y a eu une femme, Paola, qui venait nous voir dans notre centre. Elle nous a appris une chanson de chez elle.
L'okita des Frères d'Ardennes a reçu le prix du 75e anniversaire du Festival de Cannes en mai dernier. Et ça sortait aujourd'hui en salle. Sous-titrage Société Radio-Canada