"Il y a un attentisme des consommateurs et le marché n'est pas bon", analyse Luc Chatel, président de la Plateforme automobile
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« acheter une automobile c'est un acte très impliquant »
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« Mario Draghi, ancien commissaire européen, qui a émis son rapport sur la compétitivité de l'économie européenne »
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« il faudrait cette année que la part de marché des véhicules électriques, 100% électriques en Europe, soit à 22% »
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« c'est devenu le premier pôle »
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Bonsoir à toutes et à tous, comment se porte le secteur automobile dans un contexte international pour le moins incertain ? Bonsoir Luc Châtel.
Bonsoir Camille Revelle.
Vous êtes président de la plateforme automobile PFA qui regroupe les acteurs de cette filière. Vous venez de publier les chiffres pour avril des immatriculations de voitures neuves en France en baisse de près de 6% en rythme annuel. Sur les 4 premiers mois de l'année, baisse de plus de 7%. Qu'est-ce qui joue ? Parce que là on est sur une tendance de plusieurs mois. Est-ce qu'il y a une crise du marché automobile français ?
L'automobile s'est inscrite dans une crise structurelle qui est liée à plusieurs phénomènes. Qui est liée d'abord à la conjoncture économique. Vous savez, acheter une automobile c'est un acte très impliquant. Et donc quand la conjoncture est mauvaise, vous avez aujourd'hui une croissance qui est proche de zéro. Vous avez un niveau d'épargne des ménages qui n'a jamais été aussi élevé. Et donc une consommation qui est anormalement basse. Et donc on peut toujours reporter sa décision d'achat d'une automobile. Donc ça c'est un phénomène. Ça c'est la conjoncture. Et vous avez un deuxième phénomène qui est lié aux modèles qui sont aujourd'hui proposés sur le marché.
Et à cette transition énergétique. Où il y a aujourd'hui une complexité de marché qui fait que le consommateur est un peu perdu. C'est-à-dire qu'il ne sait pas très bien quel type de motorisation il peut acheter. Est-ce qu'il passe tout de suite à l'électrique ? Mais est-ce qu'il va avoir les bornes de recharge, l'autonomie, tout ce qui va avec ? Sachant qu'il y a des changements aussi sur les bonus-malus. Ensuite, exactement. Est-ce qu'il va être accompagné dans son acte d'achat, sachant qu'on a changé 15 fois la règle des bonus-malus en moins de 5 ans. Et que même des voitures qui bénéficiaient d'un bonus il y a encore 2 ans sont aujourd'hui victimes d'un malus.
Ce qui semble vous agacer.
Donc oui, ce qui m'agace, vu le contexte, oui ça m'agace. Donc si vous voulez, vous avez l'addition de ces deux phénomènes qui sont à la fois un contexte économique général et une situation de l'automobile qui fait qu'il y a un attentisme des consommateurs et que le marché n'est pas bon. Et vous savez, les perspectives de commande ne sont pas bonnes puisqu'on était à moins 13% de prise de commande à la fin de ce premier trimestre par rapport à l'année dernière. Donc je ne suis pas certain que ça s'améliore dans les prochains mois.
Et si on ajoute à tout ça les interrogations autour des droits de douane américains. D'ailleurs Stellantis, comme d'autres groupes automobiles, a suspendu ses prévisions financières pour 2025 en raison des incertitudes liées aux tarifs douaniers. C'est le grand flou pour votre secteur ?
C'est le grand flou. Par contre, ce qu'on sait, c'est qu'il y a des décisions à prendre, il y a une décarbonation à effectuer, il y a des investissements massifs à mener, puis il y a une compétition mondiale qui n'a jamais été aussi élevée.
Il y a des décisions à prendre, mais de la part de qui ? De l'Europe ? De la France ?
Il y a des décisions à prendre de la part de l'Union Européenne, qui, à notre sens, a pris le sujet par le mauvais bout, puisqu'elle a réglementé, plutôt que d'avoir une vraie vision stratégique. Et ce n'est pas moi qui le dis, c'est Mario Draghi, ancien commissaire européen, qui a émis son rapport sur la compétitivité de l'économie européenne. Et donc il est urgent d'agir et d'avoir une vraie vision stratégique pour accompagner cette transition. Il ne s'agit pas uniquement de dire qu'on ne vendra plus de véhicules thermiques en 2035, c'est-à-dire comment on y arrive, comment on accompagne cette transition, qui est absolument massive.
Les constructeurs, les équipementiers, toute la sous-traitance ont fait des efforts et font des efforts aujourd'hui absolument considérables.
Mais là, concrètement, on ne va pas y arriver pour 2035 ?
Disons que si vous regardez les trajectoires que nous avons établies pour arriver à 100% de véhicules thermiques en 2035, il faudrait cette année que la part de marché des véhicules électriques, 100% électriques en Europe, soit à 22%. Elle est aujourd'hui à 15%. Donc on voit bien qu'il y a un écart très significatif entre ce qui est nécessaire et la réalité. Pourquoi ? Parce qu'on a un peu oublié le consommateur et que les véhicules électriques, au début, ça a bien pris, ça a bien démarré. Et puis maintenant, le consommateur trouve que c'est trop cher, il craint qu'il n'y ait pas assez de bord.
Et puis vous avez un contexte économique qu'on évoquait qui fait qu'il reporte sa décision d'achat.
Vous écriviez, Luc Châtel, dans une tribune, il y a quelques semaines, dans le Figaro, la disparition de l'industrie automobile européenne n'est plus une simple hypothèse. Ça va loin. Est-ce qu'on peut encore la sauver ?
Bien sûr. Regardez la France. Elle produisait 3 millions de véhicules il y a 25 ans. On est à 1,3 million de véhicules. La Chine produit aujourd'hui 20 fois plus de véhicules que la France qui a inventé l'automobile à la fin du XIXe siècle. Et je reviens de Shanghai, du salon qui est maintenant le premier salon mondial d'autonomie. Et ce qui crève l'écran, c'est la rapidité d'action. Les Chinois, ils vont très vite.
Et il y a beaucoup de constructeurs qui sont sur le marché maintenant. Est-ce que ça veut dire, pardonnez-moi, c'est peut-être un peu provocateur de poser la question comme ça, mais est-ce que le cœur de l'automobile aujourd'hui, il est en Chine ?
Il l'est dans les faits, puisque la Chine est devenue le premier marché mondial avec plus de 31 millions de véhicules. C'est plus d'un tiers du marché mondial. C'est deux fois et demi le marché américain. C'est trois fois le marché européen. Donc c'est devenu le premier pôle. Mais c'est aussi le premier pays producteur de véhicules. Donc, de facto, c'est là où ça se passe. Ensuite, ce qui est frappant, c'est le concentré de technologies, d'innovation à tous les niveaux. J'ai visité des usines de batterie où, techniquement, aujourd'hui, on a la solution pour recharger pour 400 km une batterie en moins de 10 minutes.
Donc, si vous voulez, tout le frein à l'achat pour les véhicules électriques, c'est-à-dire, là, il faut une demi-heure, je vais tomber en rade, etc. Tout ça, ça va rapidement être derrière nous. Et les Chinois sont très en avance. En l'occurrence, CATL est le leader mondial de production des batteries. Et je vous disais la rapidité. Les Chinois sont capables de produire et de mettre sur le marché un véhicule en moins de 18 mois. Là où les constructeurs européens, la norme est plutôt autour de 2 ans et demi, 3 ans, même s'ils font beaucoup de progrès et si on est en train de réduire ce délai.
Est-ce que vous avez déjà, il est peut-être trop tôt pour le dire, mais un impact ? Est-ce que vous savez à quel point les constructeurs, les équipementiers français sont affectés par les droits de douane américains ? Pour l'instant, on est à une surtaxe de 25%. Est-ce que c'est déjà mesurable ? Est-ce que ça l'est seulement ?
On voit déjà la prolongation de ces mauvais chiffres de marché, que ce soit au niveau européen et en France en particulier. Et c'est clair que dans temps de matin, midi et soir, que les prix des voitures vont augmenter. Puisque qu'est-ce que c'est que les droits de douane ? Si ce n'est de faire payer par le consommateur final une barrière. Donc à la fin, ce seront des voitures qui seront plus chères et le consommateur paiera. Donc tout ça, c'est mauvais pour la consommation. Cette incertitude est mauvaise pour la consommation. Donc oui, il y a déjà des conséquences de cela, alors que nous sommes au tout début de cette guerre commerciale.
Comment vous voyez l'avenir pour votre filière ? Vous avez un diagnostic assez sombre, vous proposez des remèdes. Mais là, concrètement, comment vous voyez le moyen terme ?
Vous savez, les Français et les Européens en général adorent l'automobile. Donc les gens qui me disent, la voiture c'est fini, arrêtons et goûtons un peu les consommateurs. L'automobile, c'est d'abord la liberté. C'est la liberté de transport. Il y a 86% des Français qui ont besoin de leur voiture tous les jours pour aller travailler ou pour emmener leurs enfants à l'école. Donc on a besoin d'automobiles. Simplement, il faut la réinventer. Il faut la décarboner. Les constructeurs et toute la filière ont fait des efforts absolument considérables. Ils vont continuer. Simplement, en Europe, il nous faut une vraie stratégie. Il nous faut un cap.
Ce qui nous manque, c'est ce que les Chinois ont effectué. Les Chinois, ils ont réalisé un grand plan stratégique. Ils ont eu l'intelligence de ne pas s'enfermer dans une solution technologique unique. C'est-à-dire uniquement la batterie. Ils continuent. Ils vont continuer à produire pendant longtemps des moteurs thermiques, les Chinois. Donc nous, nous nous privons de notre savoir-faire historique, le moteur thermique. Et en même temps, nous choisissons une technologie, la batterie, que nous ne maîtrisons pas à 100%. Donc c'est un peu la double peine.
Merci beaucoup, Luc Châtel, président de PFA, Plateforme Automobile. Vous êtes ce soir l'invité éco de France Info.
Merci à vous.