Les mobilisations agricoles, des campagnes syndicales ?
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Questions et réponses
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- 3:04OuverteRéponse directe
Comment vous analysez ces nouveaux mouvements ? Est-ce qu'il s'agit d'une véritable mobilisation agricole d'ampleur ou du début d'une campagne syndicale ?
- 3:53OuverteRéponse directe
Edor Lynch, vous êtes d'accord avec cette analyse ?
- 4:50OuverteRéponse directe
Et dans le même temps, Anne-Cécile, Suzanne, il ne faut pas effacer les véritables sujets, les sujets de fond pour les agriculteurs. Je pense notamment à la décision récente de Lactalis de réduire sa collecte de 9% en France d'ici à 2030. Quel impact concret ça va avoir sur certains agriculteurs, sur certains éleveurs notamment ? Et quelle est la place de cette décision-ci dans la crise qui accourt actuellement ?
- 7:00OuverteRéponse directe
Sylvain Brunier, face à cette diversité, même cet éclatement du secteur, on vient de l'entendre, face aussi à l'effritement de la légitimité des grands syndicats traditionnels issus, notamment, de la Seconde Guerre mondiale, comment se joue cette campagne, donc, qui aura lieu, cette élection qui aura lieu en janvier, et que sur quoi se joue cette campagne ?
- 8:26OuverteRéponse directe
Édouard Lynch, quand on analyse, là encore, le pouvoir de ces chambres d'agriculture, quel est-il véritablement au regard, plus encore, de la représentativité de ces syndicats ? On sait que leur légitimité s'est effritée, puisque le nombre de paysans, d'agriculteurs qui participent à ces élections est de plus en plus faible.
- 9:58OuverteRéponse directe
Anne-Cécile, Suzanne, est-ce que cela dissimule, ou du moins, est-ce que cela masque aussi la diversité de ce secteur ? Est-ce qu'un syndicat allié à un autre peut représenter 95% d'un secteur entier ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
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« Ils organiseront toute cette semaine des mouvements d'ampleur sur l'ensemble du territoire national. »
- 0:21PrésentateurFait
« Parmi leurs revendications, le renoncement à l'accord commercial entre la Commission européenne et le Mercosur, l'application rigoureuse de la loi EGalim, le paiement inconditionnel des aides de la PAC, les avantages fiscaux sur le carburant et le coût des produits. »
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« Macron avait mis en place la loi EGalim. Cette loi, elle a été quasiment vidée de sa substance et puis en fin de compte, elle n'a jamais été appliquée finalement. »
- 2:15AuditeurFait
« Ils pourraient peut-être aussi mettre un peu de l'heure pour faire avancer les choses. Ils ont quand même pas mal de pouvoir. »
- 2:20AuditeurFait
« On n'est pas payé à la hauteur du travail qu'on fait, des coûts. On n'arrive à peine à couvrir les coûts de production. Et on nous demande encore de faire des efforts au niveau de normes, de charges à respecter. »
- 2:30AuditeurFait
« La situation, c'est qu'on n'a pas d'avenir. Là, je produis du lait, pas payé correctement, ça ne va pas. On n'a des prix que juste pour quelques mois, par trimestre. Donc on n'a pas de visibilité. Quand on sait qu'une ferme coûte cher, ce n'est pas simple. »
- 2:44InvitéFait
« On a tous été confrontés à une crise à un moment ou à un autre. Mais là, on est dedans. On est dedans comme depuis longtemps. »
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« Puisque cette élection aura lieu en janvier prochain. »
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« Par contre, effectivement, ce qui change tout, c'est le contexte préélectoral. Puisque c'est qu'une fois tous les six ans, finalement, que le monde agricole est appelé à voter pour élire ses représentants au Chambre d'agriculture. »
- 4:58PrésentateurFait
« Je pense notamment à la décision récente de Lactalis de réduire sa collecte de 9% en France d'ici à 2030. »
- 5:25InvitéFait
« Je pense qu'aujourd'hui, il y a une accumulation de problématiques agricoles, mais qui se rejoignent toutes autour de la question du revenu et de sa pérennité dans les années à venir. »
- 5:46InvitéFait
« Et après, le fait qu'il y ait des élections, bien sûr, ça rajoute un enjeu au syndicat, mais c'est pas le fond du problème. Et le fond du problème, vraiment, il est structurel aujourd'hui dans l'agriculture française et les manifestations, elles ne se termineront pas avec les élections, très clairement. »
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« Anne-Cécile, Suzanne, pour vous, ça veut dire, si je vous suis correctement, qu'on est certes dans un espace préélectoral, mais ce n'est pas cela qu'il faut voir d'abord et avant tout ? »
- 7:16InvitéFait
« Alors, ces chambres d'agriculture, elles ont une importance stratégique. Leur mission principale, aujourd'hui, et depuis très longtemps, maintenant, c'est de faire du conseil, de l'appui technique aux agriculteurs, du développement territorial. Donc, c'est vraiment des moyens, des moyens qui sont relativement considérables. »
- 7:31InvitéFait
« Elles ont aussi une fonction de représentation, de représentation des intérêts agricoles de manière relativement unitaire, qui, en tout cas, en apparence, est un peu déconnectée des intérêts syndicaux. Mais, en réalité, quand on rentre dans les modalités d'élection aux chambres d'agriculture, on voit que le système électoral est conçu de manière à favoriser le syndicat qui arrive en tête aux élections dans un des collèges qui composent les chambres d'agriculture, qui est le collège des chefs d'exploitation. Donc, ça donne un avantage stratégique énorme à la liste qui arrive en tête. »
- 34:07InvitéFait
« si les normes s'appliquaient avec une rémunération associée je veux dire il n'y aurait pas de sujet »
- 35:15InvitéFait
« le crédo de l'agriculture qui s'est construit sous son autorité c'est celui d'une France exportatrice »
- 35:43InvitéFait
« le syndicat majoritaire n'ont toujours pas renoncé au vieux mythe j'assiste de nourrir le monde »
- 36:34InvitéFait
« la Confédération paysanne a une réflexion là-dessus »
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Les syndicats majoritaires FNSEA et jeunes agriculteurs organisateurs du mouvement d'ampleur commencé en janvier dernier avaient bel et bien prévenu dans la continuité de la semaine dernière. Ils organiseront toute cette semaine des mouvements d'ampleur sur l'ensemble du territoire national. Parmi leurs revendications, le renoncement à l'accord commercial entre la Commission européenne et le Mercosur, l'application rigoureuse de la loi EGalim, le paiement inconditionnel des aides de la PAC, les avantages fiscaux sur le carburant et le coût des produits. Mais derrière le mot d'ordre affiché, qu'en est-il vraiment alors que les élections syndicales auront lieu en janvier ?
S'agit-il d'une mobilisation agricole ou bien justement d'une campagne syndicale d'ampleur ? Pour en parler, pour en débattre aussi, trois invités ce soir, Sylvain Brunier. Bonsoir. Bonsoir. Vous êtes sociologue et historien chargé de recherche au CNRS. Vous êtes spécialiste des liens entre agriculture, industrie et environnement. Vous avez publié en 2018 cet ouvrage intitulé « Le bonheur dans la modernité » aux éditions de l'ENS, dans lequel vous revenez sur l'élaboration et la mise en œuvre des politiques agricoles en France après la Seconde Guerre mondiale. Avec nous également et à distance, Anne-Cécile Suzanne, bonsoir. Bonsoir. Vous êtes agricultrice en polyculture, élevage dans l'Orne.
Vous êtes consultante en stratégie chez KIA. Et vous avez publié cet ouvrage qui a paru aux éditions Fayard en janvier dernier, intitulé « Les sillons » que l'on trace avec nous également, à distance aussi. Edouard Lynch, bonsoir.
Bonsoir.
Vous êtes professeur d'histoire contemporaine à l'Université Lumière Lyon 2, membre du laboratoire d'études rurales. Vous êtes spécialiste de l'histoire de la paysannerie française au XXe siècle et l'auteur de cet ouvrage intitulé « Insurrection paysanne » « De la terre à la rue, usage de la violence au XXe siècle » qui a paru aux éditions Vendémières. Merci à tous les trois d'être présents ce soir dans « Questions du soir ».
La grande distribution, eux, ils ont le beau rôle, ils asphyxient les producteurs. Macron avait mis en place la loi EGalim. Cette loi, elle a été quasiment vidée de sa substance et puis en fin de compte, elle n'a jamais été appliquée finalement.
Ils pourraient peut-être aussi mettre un peu de l'heure pour faire avancer les choses. Ils ont quand même pas mal de pouvoir. On n'est pas payé à la hauteur du travail qu'on fait, des coûts. On n'arrive à peine à couvrir les coûts de production. Et on nous demande encore de faire des efforts au niveau de normes, de charges à respecter. La situation, c'est qu'on n'a pas d'avenir. Là, je produis du lait, pas payé correctement, ça ne va pas. On n'a des prix que juste pour quelques mois, par trimestre. Donc on n'a pas de visibilité. Quand on sait qu'une ferme coûte cher, ce n'est pas simple.
On a tous été confrontés à une crise à un moment ou à un autre. Mais là, on est dedans. On est dedans comme depuis longtemps.
Des voix d'agriculteurs, tous issus de la coordination rurale et tous issus de divers territoires français. Les Landes, la Gironde ou encore la Charente. Alors il faut commencer par le début, Sylvain Brunier. Comment vous analysez ces nouveaux mouvements ? Est-ce qu'il s'agit d'une véritable mobilisation agricole d'ampleur ou du début d'une campagne syndicale ? Puisque cette élection aura lieu en janvier prochain.
Évidemment, les deux. Mais c'est intéressant, en fait, comme vous posez la question. Effectivement, il y a une continuité évidente avec le mouvement de l'hiver dernier. Là, les extraits que vous venez de passer, les extraits sonores, c'est... Voilà, on retrouve exactement les mêmes thèmes. La question des normes, la question du revenu, la question de la transmission, des exploitations. Voilà, il manque juste peut-être la question du protectionnisme. Mais voilà, c'est vraiment les mêmes thèmes. Donc c'est les mêmes ressorts de la mobilisation, c'est évident. Par contre, effectivement, ce qui change tout, c'est le contexte préélectoral.
Puisque c'est qu'une fois tous les six ans, finalement, que le monde agricole est appelé à voter pour élire ses représentants au Chambre d'agriculture.
Edor Lynch, vous êtes d'accord avec cette analyse ? Il faut comparer ce qui s'est passé il y a dix mois, ce mouvement d'ampleur aussi agricole qui a traversé la France, avec celui d'aujourd'hui. La différence fondamentale, c'est peut-être que beaucoup de ces syndicats, que ces syndicats agricoles sont désormais en campagne pour les élections de janvier.
Oui, on l'observe effectivement de façon assez claire, y compris par exemple par la tenue du Conseil national de la coordination rurale, qui marque aussi finalement l'enclenchement d'une mobilisation plus ample. Et on le sentait venir, ou tout au moins, il était assez clair que le succès et les succès engrangés par les manifestations de janvier, en dépit de leur complexité, devaient donner aux syndicats la volonté d'essayer de transformer l'essai, en tout cas de leur côté, d'en tirer le plus de bénéfices possible.
Et dans le même temps, Anne-Cécile, Suzanne, il ne faut pas effacer les véritables sujets, les sujets de fond pour les agriculteurs. Je pense notamment à la décision récente de Lactalis de réduire sa collecte de 9% en France d'ici à 2030. Quel impact concret ça va avoir sur certains agriculteurs, sur certains éleveurs notamment ? Et quelle est la place de cette décision-ci dans la crise qui accourt actuellement ?
Alors, cette décision-ci finalement est le symbole ou l'incarnation de pas mal de décisions qui remettent beaucoup d'incertitudes dans les perspectives agricoles, dans l'avenir des élevages en particulier. Je pense qu'aujourd'hui, il y a une accumulation de problématiques agricoles, mais qui se rejoignent toutes autour de la question du revenu et de sa pérennité dans les années à venir. Et c'est pour moi vraiment effectivement l'enjeu cœur et la source des manifestations actuelles parce que ça n'a pas été résolu dans les derniers mois et depuis les dernières manifestations de janvier.
Et après, le fait qu'il y ait des élections, bien sûr, ça rajoute un enjeu au syndicat, mais c'est pas le fond du problème. Et le fond du problème, vraiment, il est structurel aujourd'hui dans l'agriculture française et les manifestations, elles ne se termineront pas avec les élections, très clairement.
Anne-Cécile, Suzanne, pour vous, ça veut dire, si je vous suis correctement, qu'on est certes dans un espace préélectoral, mais ce n'est pas cela qu'il faut voir d'abord et avant tout ?
Non, ce qu'il faut voir d'abord et avant tout, c'est vraiment le fond du problème. Je ne suis pas sûre que les syndicats en soi étaient si pressés intrinsèquement de manifester. Je pense qu'il y avait vraiment une masse d'agriculteurs derrière qui poussaient fortement parce que la situation, pour eux, s'est empirée ces derniers mois. On a vraiment là, pour le coup, une année qui n'a pas été bonne pour, à la fois, les filières qui, structurellement, ont des difficultés, notamment beaucoup, l'élevage bovin, etc. Mais en fait, ça n'a pas été bon, surtout aussi pour les grandes cultures, pour l'ensemble des autres filières qui, habituellement, s'en sortent plutôt bien.
Donc, non, non, une vraie pression du terrain, en fait, qui a motivé ces manifestations et, effectivement, une impossibilité pour les syndicats de ne pas répondre au regard des élections qui arrivent. Mais je pense que vraiment, la source, elle est du terrain.
On va s'intéresser, Sylvain Brunier, évidemment, au fond des sujets. Mais je voudrais d'abord qu'on s'intéresse au paysage de ces syndicats agricoles. Ils siègent, ces syndicats, dans les chambres d'agriculture, des départements et des régions. À quel point elles sont importantes ? À quoi elles servent fondamentalement, ces chambres d'agriculture ?
Alors, ces chambres d'agriculture, elles ont une importance stratégique. Leur mission principale, aujourd'hui, et depuis très longtemps, maintenant, c'est de faire du conseil, de l'appui technique aux agriculteurs, du développement territorial. Donc, c'est vraiment des moyens, des moyens qui sont relativement considérables. Elles ont aussi une fonction de représentation, de représentation des intérêts agricoles de manière relativement unitaire, qui, en tout cas, en apparence, est un peu déconnectée des intérêts syndicaux.
Mais, en réalité, quand on rentre dans les modalités d'élection aux chambres d'agriculture, on voit que le système électoral est conçu de manière à favoriser le syndicat qui arrive en tête aux élections dans un des collèges qui composent les chambres d'agriculture, qui est le collège des chefs d'exploitation. Donc, ça donne un avantage stratégique énorme à la liste qui arrive en tête. Et du coup, il y a un enjeu électoral qui est considérable.
Et c'est ce système qui a permis, par exemple, à la FNSEA, aux dernières élections, de disposer de quasiment une très grande partie, 95% des chambres étaient dirigées par la FNSEA, alors qu'en nombre de voix, les suffrages de la FNSEA ne représentaient que 55% des suffrages exprimés.
À la FNSEA et aux jeunes agriculteurs également, non ? Tout à fait. Ils ont fait liste commune. Édouard Lynch, quand on analyse, là encore, le pouvoir de ces chambres d'agriculture, quel est-il véritablement au regard, plus encore, de la représentativité de ces syndicats ? On sait que leur légitimité s'est effritée, puisque le nombre de paysans, d'agriculteurs qui participent à ces élections est de plus en plus faible.
Il y a, Sylvain Brugnier soulevait avec raison, leur rôle de guichet dans tous les actes, en fait, de la vie de l'exploitation, depuis la reprise, depuis les évolutions techniques, depuis les conseils et les orientations. Donc, effectivement, elles jouent un rôle extrêmement important. Le syndicalisme agricole est resté, quand même, un syndicalisme relativement structurant, peut-être par rapport à ce qu'on observe dans le monde ouvrier ou dans d'autres catégories sociales, dans la mesure, justement, où l'histoire du développement agricole, dans la seconde moitié du siècle, a clairement associé les syndicats comme des espaces d'engagement, de co-gestion avec les autorités.
Donc, ils ont encore, sans doute, une légitimité très importante. Mais, effectivement, ce qui pose problème, c'est que cette légitimité, elle n'est pas véritablement partagée. Elle laisse peu de place aux alternatives qu'ont pu être la Confédération paysanne dans les années 90, ce que semble aujourd'hui être la coordination rurale. Et de ce point de vue-là, la représentativité pose problème.
Ça a été dit, Anne-Cécile, Suzanne, la FNSEA, alliée aux jeunes agriculteurs, dirige actuellement 95% des chambres agricoles. Est-ce que cela dissimule, ou du moins, est-ce que cela masque aussi la diversité de ce secteur ? Est-ce qu'un syndicat allié à un autre peut représenter 95% d'un secteur entier ?
Oui, alors, je vais d'abord repartir de mon quotidien d'agricultrice pour dire que, finalement, les chambres d'agriculture, il faut quand même être conscient que, dans un quotidien assez classique, on ne les croise pas tous les jours. C'est pour ça que, dans la déconnexion qu'on peut avoir entre les agriculteurs et les syndicats, leurs activités, ça peut paraître très lointain. Il faut vraiment en avoir conscience parce que, derrière, en fait, il y a beaucoup d'agriculteurs aujourd'hui qui se disent « Mais finalement, à quoi servent les syndicats ? » Ils ne sont pas les pieds avec moi dans la terre avec mes problématiques. Et je ne comprends pas que mes problématiques n'avancent pas.
C'est quand même ce qui se développe beaucoup aujourd'hui sur le terrain. Et c'est lié, effectivement, au fait qu'on côtoie les chambres d'agriculture au moment de la déclaration PAC annuelle qui vise, finalement, à dire à l'administration européenne « Voilà ce que j'ai fait dans l'année. Et donc, du coup, donnez-moi, s'il vous plaît, mes aides PAC. » Mais à part ça, on les côtoie assez peu. Donc, voilà, premier facteur d'explication. Après, sur la représentativité des syndicats agricoles, en fait, ils représentent des intérêts professionnels.
Mais aujourd'hui, c'est devenu extrêmement difficile de représenter les intérêts professionnels de la ferme France parce que l'agriculture française a toujours été diversifiée. Mais aujourd'hui, elle est éclatée. Il n'y a pas... En fait, les éleveurs bovins de France, par exemple, même filière, n'ont pas les mêmes intérêts suivant leur région, suivant leur mode d'exploitation, plein air extensif, bâtiment intensif, etc. Donc, c'est quand même une vraie gageur, aujourd'hui, pour le syndicalisme français, d'oser prétendre représenter l'agriculture française.
Et on a, du coup, cette problématique de grande complexité du terrain agricole, de déconnexion, parce que finalement, les agriculteurs se demandent ce que peuvent bien faire les syndicats. Et en particulier, parce que les syndicats, finalement, ils agissent, certes, par les manifestations, notamment, ce qu'il faut communiquer auprès de son terrain fait qu'il y a des choses qui sont faites. Mais en fait, ils agissent beaucoup dans les couloirs, dans les négociations, qui sont quand même assez feutrées, et du coup, qui n'ont pas de vraie visibilité auprès de l'agriculteur lambda qui travaille dans ces champs.
Sylvain Brunier, face à cette diversité, même cet éclatement du secteur, on vient de l'entendre, face aussi à l'effritement de la légitimité des grands syndicats traditionnels issus, notamment, de la Seconde Guerre mondiale, comment se joue cette campagne, donc, qui aura lieu, cette élection qui aura lieu en janvier, et que sur quoi se joue cette campagne ? On a l'impression qu'il y a un consensus sur la plupart des mesures et des revendications opposées au gouvernement, et dans le même temps, de profond des accords de fonds sur quel modèle on veut, on souhaite pour l'agriculture française.
En tout cas, il y a un très grand flou, en fait, effectivement, sur le type de modèle productif qui devrait être mis en avant. Je reviens juste sur un tout petit élément qui répond aussi à votre question, sur la manière dont on pense l'évolution et le futur des modèles productifs, et en fait, qui est en lien direct avec les élections professionnelles à venir. C'est la totale sous-représentation, par exemple, des salariés. Aujourd'hui, vous êtes dans un... L'agriculture a beaucoup changé par rapport au champ d'agriculture que j'ai étudié dans ma thèse dans les années 50-60. Effectivement, elle représentait d'abord les intérêts des chefs d'exploitation.
C'était relativement légitime dans le sens où ils étaient plusieurs millions. Aujourd'hui, cette structure-là, cette structure productive, elle a complètement évolué. Vous avez aujourd'hui un collège des chefs d'exploitation qui représente peut-être moins de... Il y a peut-être moins de 500 000 inscrits et probablement moins de 250 000 votants. Et dans le même temps, il y a autant, voire plus d'inscrits sur le liste de salariés avec une représentativité extrêmement faible. Donc ça, par exemple, c'est un vrai souci. Au-delà de la diversité des filières, c'est aussi la diversité des statuts, des organisations économiques qui ont voix au chapitre, etc.
Et effectivement, ça pose des vraies questions sur les orientations à venir des modèles productifs agricoles, mais qui ne sont pas réellement pris à bras-le-corps par les différents syndicats, on pourrait dire.
Je voudrais vous faire entendre Arnaud Rousseau, qui dirige évidemment la FNSEA. Il était vendredi dernier à Agen et il a été contraint de se faire exfiltrer.
Vous avez compris que nous, affamés Toulouse, la théorie du chaos, l'extrémisation du débat, ce n'est pas notre manière de faire. Les agriculteurs auront le choix de se positionner.
Ils sont frappants, Edouard Lynch, les arguments utilisés par Arnaud Rousseau pour critiquer la coordination rurale, puisque ce sont des représentants de cette coordination qui avaient tenté de rabrouer Arnaud Rousseau. Alors, comment comprendre ces arguments qui se font sur des accusations de mobilisation de la violence, plus que d'ailleurs sur le fond des revendications ?
Oui, on voit très bien se jouer cette concurrence des répertoires. La FNSEA a longtemps pu jouer justement sur une forme de monopole d'une violence légitime, y compris vis-à-vis de l'État. Elle est depuis les années 80-90 dans une stratégie davantage de médiatisation. Et c'est bien ça, finalement, sur lequel joue la coordination rurale, pour lui reprocher d'être, finalement, devenu beaucoup trop molle et beaucoup trop à la solde, entre guillemets, du gouvernement.
Et donc, je pense que la stratégie de la FNSEA, et on l'a très bien vu déjà pendant la crise de janvier, c'est de se présenter comme un syndicat de la raison, un syndicat de la médiation, et donc de renvoyer la coordination rurale à une violence brutale et stigmatisante. Bon, ce qui est amusant, c'est de voir comment les positions ont pu évoluer dans le temps long de cette violence. J'ajouterais aussi, si je puis me permettre, qu'on a évoqué tout à l'heure, moi, ce qui me frappe aussi, c'est toujours cette tension entre l'unité et la diversité.
Alors, Sylvain avait tout à fait raison de souligner l'oubli croissant de ces salariés agricoles, mais on est toujours quand même dans cette idée que l'agriculture ne devrait ou ne pourrait parler que d'une seule voix. Moi, je trouve que cette expression de la Ferme France est quand même problématique, parce qu'elle sous-entendrait toujours cette idée que c'est toujours l'unité qui prime. Or, face aux transformations du monde, face aux crises environnementales, face à la révolution des techniques de production, on peut se demander quand même si on peut continuer à défendre coûte que coûte cette vision d'une Ferme France unifiée.
Anne-Cécile Chuzanne, je vais vous laisser réagir et répondre sur cette expression, la Ferme France, sur l'unité de façade. Et c'est vrai qu'on sait que cette unité, elle a quand même relativement éclaté, en particulier depuis les années 80, alors que le mythe avait tenu jusqu'alors. Comment vous utilisez, vous, cette expression de Ferme France ?
Oui, je suis vraiment tout à fait d'accord. Je l'ai d'ailleurs utilisé pour justement, tout à l'heure, pour justement exprimer le fait qu'elle est éclatée. Et c'est tout à fait ça. Il n'y a pas de Ferme France aujourd'hui. Il y a une multitude de réalités. Il y a néanmoins, en fait, c'est là toute la... Parce qu'on pourrait se dire, c'est un petit peu compliqué tout ça, mais il y a une chose qui est sûre, c'est qu'il y a une convergence des constats.
Un manque de revenus dans les filières, un manque de création de valeur, une vraie problématique pour faire face aux transitions agricoles, et donc environnementales, mais vraiment aussi sociales, conditions de travail pour attirer les nouvelles générations, etc. Donc, il y a des vrais sujets communs. Ça, il faut quand même se le dire. Mais en fait, c'est là tout le piège, c'est que les leviers pour répondre à ces problèmes vont être très différents suivant la réalité de l'exploitation, sa géographie, effectivement, le statut salarié, non salarié, on ne va pas avoir les mêmes réponses.
Et c'est là, en fait, le piège très fort pour les syndicats, parce qu'ils vont tous parler de la même chose, mais ils ne vont pas potentiellement proposer les mêmes axes de travail. Et c'est là qu'il y a une vraie divergence, en fait, entre les syndicats agricoles, leurs lignes. Et juste pour compléter aussi, par rapport à ce qu'on disait, en fait, moi, j'ai vécu, en fait, une campagne présidentielle de l'intérieur, en accompagnant, en fait, parfois des candidats pour apporter mon expertise agricole. Lesquels, par transparence ? C'était plutôt côté républicain. Mais c'était... Mais aussi, en toute transparence, j'ai aussi accompagné parfois le parti écologiste.
Moi, en fait, peu m'importe la ligne politique. L'idée, c'est d'apporter de l'expertise. Et en tout cas, ce qui m'a marquée, c'est qu'en fait, on interrogeait quasiment exclusivement, en fait, la FNSEA, parce que les agriculteurs, c'est 1% de la population française. Un candidat, quel qu'il soit, va avoir, en fait, un temps assez faible pour se pencher sur les questions agricoles. Et donc, on va aller au plus court via un syndicat, ou via deux, peut-être. Et donc, c'est là qu'en fait, les syndicats, pour moi, ont un poids. Et c'est là que se pose la problématique de la représentativité. C'est quand, en fait, en matière de décision, on va très vite, on en questionne un, le majoritaire.
Alors qu'en fait, pour représenter, justement, cette réalité éclatée, il y a plein de syndicats agricoles. Donc, des syndicats qui sont divers et qui représentent une diversité d'agriculture, oui, tous impliqués de la même façon dans les décisions, ou en tout cas, à hauteur de leur représentativité, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui.
C'est intéressant, Sylvain Brunier, ce que vient de dire Anne-Cécile Suzanne qui rappelle le fait que même dans une campagne présidentielle, on n'interroge qu'un seul et unique syndical à FNSEA. On parle souvent de la co-gestion entre l'État et la FNSEA, c'est-à-dire cette façon de gérer ensemble et presque en duopole les affaires en matière agricole. À quel point cette co-gestion est-elle fantasmée et surtout, est-ce qu'elle est encore concrète et réelle cette co-gestion ?
Elle n'est pas du tout fantasmée dans le sens où c'est vraiment un processus historique qui a été décrit, analysé. C'est vraiment l'idée que les politiques, notamment les politiques de modernisation après les années 50, ont vraiment été copilotées par la génération de l'époque des jeunes agriculteurs, donc la génération Michel de Baptiste qui sont devenus ensuite dirigeants de la FNSEA et les jeunes gaullistes qui étaient aux manettes à partir de 1958. Donc ça, c'est vraiment un processus historique qui a eu des linéaments très longs et donc, par exemple, le ministère d'Agriculture Jacques Chirac dans les années 70 était encore le champion de cette co-gestion.
C'est quelque chose qui a eu beaucoup de... qui a évolué très lentement, par exemple, à titre d'éléments d'histoire, la reconnaissance du pluralisme syndical en agriculture ne date, par exemple, que du tout début des années 80. Donc c'est vraiment un moment, par exemple, et encore, ça reste extrêmement minime. Sinon, les syndicats autres que la FNSEA n'avaient pas à voir au chapitre.
Comment on reste dans les sphères du pouvoir ? Je voudrais vous faire entendre la voix d'Annie Genevard et les ministres de l'Agriculture.
Il y a dix mois, il y a eu ce premier épisode de crise où des engagements ont été pris. Moi, je les honore aujourd'hui, notamment par le budget. Mais cet été, il y a eu une conjonction insensée de crises. Crises sanitaires avec des élevages touchés par quatre épidémies très graves. Crises météorologiques qui ont affecté les rendements des productions et donc le revenu des agriculteurs. Et puis, au-delà de ça, une crise de sens. Le monde de l'agriculture est régulièrement montré du doigt, accusé. Donc, il y a un climat que n'arrange pas, c'est vrai, ce contexte électoral.
On ne peut pas tolérer les atteintes aux biens, aux personnes et nous avons été très clairs au gouvernement pour dire, manifester oui, bien sûr. D'autant que la crise est grave et profonde.
Anne-Cécile, Suzanne, est-ce que vous êtes d'accord avec le constat, le diagnostic qui est dressé par la ministre de l'Agriculture ?
Il y a effectivement une crise qui est extrêmement importante et ça, c'est évident. Donc, moi, en soi, je suis alignée avec ces enjeux-là. Après, en fait, la manière d'y répondre, à mon avis, très clairement, elle est dans les mains des décideurs politiques, mais pas que. et c'est la suivante, c'est en fait, aujourd'hui, l'agriculture française est sur... ne parvient pas à créer de la valeur.
Il faut très clairement poser le business model aujourd'hui, filière par filière, de ce qu'on demande aux agriculteurs français en termes de rentabilité économique, mais aussi, qu'est-ce que ça leur coûte de passer les transitions, de financer ce qui va permettre aux nouvelles générations de s'installer de manière un peu plus sereine et après, on se demande comment on finance les choses. En fait, on fait un budget pour l'agriculture française. C'est tout bête. Une fois qu'on aura réussi à faire ça, on aura une agriculture qui sera résiliente, qui sera capable de mettre de côté pour les années difficiles, etc.
Mais là, vu qu'on ne crée plus de valeur, on n'est plus capable d'attirer la nouvelle génération, de passer les transitions nécessaires, de créer un revenu pour faire face aux aléas. Donc, c'est un peu le serpent qui se mord la queue. Et ça, en fait, poser le business model, les pouvoirs publics devraient entreprendre ce grand chantier-là. Et il y a un deuxième acteur qui travaille, puisque moi, c'est ce que je fais au quotidien pour le coup dans le cabinet de conseil pour lequel je travaille.
Mais c'est vraiment de poser au niveau quand on est aval, poser ce business model aussi en se disant, moi, industriel, moi, éventuellement, distributeur, demain, mon agriculture, l'agriculture auprès de laquelle je me fournis n'existera plus si je ne change pas un peu mon modèle de financement. Et dans ce cadre-là, en fait, travailler pour la pérennité de la filière, parce que de toute façon, sinon, il y aura des rayons vides ou des usines qui fermeront.
Edward Lynch, est-ce que c'est tout simplement possible pour un gouvernement de poser un modèle d'affaires, de dessiner un modèle d'affaires lorsque les principaux syndicats majoritaires, les cinq en tout cas, sont sur des modèles, des visions radicalement différents ?
Je pense que c'est quand même assez compliqué, d'autant que je ne suis pas sûr que les gouvernements qui se sont succédés, en tout cas depuis les deux quinquennats, soient clairement dans une politique de rapprochement. Je pense qu'ils ont fait des choix justement politiques de développement qui sont assez clairs et qui ne vont pas tout à fait dans le sens de tout poser à plat. Malgré tout, on évoquait tout à l'heure la question de la co-gestion. Voilà, le précédent ministre de l'Agriculture était quelqu'un qui était aussi très lié par son histoire au milieu agricole.
Voilà, donc on a toujours cette proximité qui reste celle du modèle que j'appellerais dominant, qui reste un modèle d'agriculture très largement tourné vers les exportations, vers une agriculture compétitive. Et ce modèle-là, pour l'instant, il n'est pas du tout remis en cause. Et on a évoqué tout à l'heure la question de l'actalis. La réponse à la question qu'on vient d'évoquer, c'est celle-là. L'actalis, elle préfère aller acheter son lait sur des marchés étrangers plutôt que de réduire ses proportions. Enfin, à la marge peut-être, mais le symbole est très fort.
Elle montre très bien que justement, sa préoccupation, c'est davantage une préoccupation de prix, pas une préoccupation de territoire et de maintien d'une activité agricole.
Je reviens avec vous un instant, Sylvain Brunier, sur la concurrence qui existe entre la FNSEA d'un côté, la coordination rurale de l'autre. Comment vous l'analysez dans le temps long de l'histoire ? Est-ce que la coordination rurale menace vraiment la position de la FNSEA ? On le rappelle, 95% des chambres d'agricole sont tenues par la FNSEA. Est-ce que cette menace est réelle ?
La coordination rurale a émergé dans les années 90, vraiment au moment de la grande réforme de la PAC en 1992, l'individualisation des paiements, des subventions, etc. Ce qui est sûr, c'est que la Confédération paysanne comme la coordination rurale ont très longtemps plafonné. Depuis une vingtaine d'années, les scores qu'elles font varient, mais sont quand même relativement stables autour de 20% des voix en poignée.
Ce qui a été très marquant l'année dernière, c'est qu'avec des mobilisations de terrain très fortes, qui étaient notamment portées par des gens très jeunes, affiliés aux jeunes agriculteurs, sans étiquettes apparentes, ou rattachés à la coordination rurale de manière très visible dans certains territoires, il y a vraiment quelque chose qui a frémi, qui a bougé, et qui potentiellement constitue une vraie menace, en tout cas, pour l'hégémonie de la FNSEA telle qu'elle s'est construite sur les 80 dernières années.
De là à dire qu'il y aura un basculement de l'ensemble des chambres, certainement pas, c'est difficile à pronostiquer de toute façon, mais en tout cas, il se passe quelque chose de suffisamment important pour que tous les acteurs, notamment de la co-gestion historique, se mobilisent et se posent un peu la question de comment ils vont traverser, en fait, cette période électorale.
On s'interroge souvent, Sylvain Brunier, sur le positionnement politique de cette coordination rurale. On dit que c'est un syndicat de droite, on dit même parfois que c'est un syndicat d'extrême droite. Alors, quelle est la réalité de ce positionnement politique ?
Alors, je n'ai pas enquêté directement sur la coordination rurale, mais ce qu'on sait, c'est qu'effectivement, il y a des passerelles, il y a des porosités, il y a des soutiens clairs de certains dirigeants de la coordination rurale affichés à certains dirigeants du Rassemblement national. Donc là-dessus, il n'y a pas trop de doute. Les quelques données électorales dont on dispose, par exemple, les enquêtes qu'avait fait mon collègue François Pursegle, montraient bien qu'il y avait une très grande proximité entre les deux positionnements.
Ensuite, il ne faut quand même pas aller trop vite dans le sens où le positionnement syndical qu'elle est construite, c'est d'abord fondé sur la question du protectionnisme économique. C'est quand même ça. Et le deuxième volet qui va avec, c'est un rejet des normes environnementales. Et du coup, c'est assez curieux quand on l'analyse d'ailleurs, parce que c'est à la fois demander plus d'État, plus de protection, c'est une forme de dérégulation libérale, et en même temps, c'est demander moins de normes, notamment moins de normes environnementales à l'intérieur du pays.
Édouard Lynch et la confédération paysanne dans tout ça. Quand on regarde les scores aux dernières élections il y a six ans, le score de la confédération paysanne, celui de la coordination rurale sont à peu près similaires, respectivement 20 et 21% de mémoire. Et pourtant, on a le sentiment de moins en moins entendre cette confédération paysanne. Comment est-ce que vous l'expliquez ? Est-ce qu'elle prend moins partie ou simplement elle tire moins partie de cette crise ?
Je pense qu'elle tire moins partie parce qu'elle est sur des positions qui sont, à mon sens, plus claires sur une réorientation des modèles de production, sur une attention beaucoup plus importante portée sur la question de la répartition des revenus dans la chaîne de valeur, sur la question environnementale et la question des normes. Et on a vu combien la question des normes avait brouillé, finalement, cette question environnementale. Elle est sur des positions plus délicates. et on l'a bien vu au mois de janvier. Elle est rentrée, on va dire, dans la lutte de façon un petit peu plus tardive, un petit peu plus nuancée.
Elle a aussi des modes d'action qui sont beaucoup moins tournés vers les modes protestataires violents, de destruction de biens. Elle essaye davantage de mettre l'accent sur, justement, les déséquilibres dans la répartition de la valeur. Et c'est vrai qu'elle apparaît un petit peu, là, dans cette poussée populiste ou populaire de la coordination rurale plutôt sur la défensive. Elle peine à faire entendre sa voix.
Il faut dire un mot aussi, Edouard Lund, parce que vous avez travaillé sur ce sujet, sur les différents collectifs aussi non syndicaux qui participent à organiser la mobilisation des agriculteurs. On pense à France Agrituitos, mais au-delà, à quel point sont-ils puissants ces nouvelles organisations ?
Pas travaillé, malheureusement, sur ces choses très contemporaines. C'est Sylvain Brunier
qui a travaillé sur le sujet, pardonnez-moi, mais je vous pose aussi la question et je vais vous dire
Sylvain Brunier. Bien sûr, mais il n'y a pas tout ça, mais qui interroge finalement davantage sur, justement, ce qu'on évoquait sur les transformations du modèle syndical et sur l'inadaptation de ces structures qui ont plus de 40 ou 5, enfin, qui ont plus de 60 ans pour la FNSEA. Donc, je pense qu'effectivement, il y a des cartes qui se rabattent, il y a des formes de mobilisation, il y a des circulations de mots d'ordre qui échappent en partie aux centrales traditionnelles et qui contribuent aussi, justement, à mettre un petit peu d'incertitude dans les résultats des élections à venir. Sylvain Brunier.
Oui, donc nous, on a travaillé là-dessus avec un collègue de l'INRAI qui s'appelle Baptiste Cotras et on s'était intéressé, en fait, on est parti du fait que ce qui avait changé, en fait, dans la manière dont on parle de l'agriculture dans le débat public, c'est justement que c'était un enjeu un peu sectoriel, économique, de longue date, les politiques agricoles, c'est un enjeu politique traditionnel, mais la mise en cause de l'agriculture ou des pratiques agricoles et de ce qu'on peut appeler le productivisme comme un enjeu de débat, un enjeu de société, c'est quelque chose de relativement récent, on va dire, qui est vraiment monté en puissance au cours des 20 dernières années et qui a donné lieu comme ça à une série de mobilisations.
Donc peut-être la première un peu de ce type-là, il y a eu la question des nitrates, par exemple, il y a eu la question de la vache folle et qui sont des pesticides, maintenant du bien-être animal, du réchauffement climatique, etc. Et tout ça a donné le sentiment à un certain nombre de représentants ou de travailleurs du monde agricole d'être un peu, de perdre un peu la main, d'être une sorte de citadelle assiégée et tout ça a donné lieu du coup à des nouvelles formes de mobilisation. Donc c'est ça qui nous a intéressé et donc ça a pris de diverses formes et des choses très individuelles.
Notamment la plus emblématique c'est peut-être les agri-youtubeurs, donc ces individus qui racontent leur quotidien, leur métier sur YouTube à travers des vidéos très personnalisées pour montrer aussi à quel point leurs pratiques sont vertueuses même si elles sont productives.
À quel point ça marche pour qu'on se rende compte d'ils font combien de vues comme on dit ces agriculteurs sur YouTube ?
C'est pas rien mais c'est quand même plusieurs dizaines de milliers de vues, d'abonnés et c'est surtout il y a ces individus mais il y a aussi des collectifs donc celui que vous avez mentionné par exemple c'est France Agrique de Puitos qui ressemble une communauté de plusieurs centaines de personnes à la fois des agriculteurs et aussi des techniciens des professionnels du monde agricole et ces gens acquièrent une certaine audience et la meilleure preuve c'est que par exemple au-delà du nombre de vues qu'on peut mesurer facilement il y a le fait qu'ils bénéficient d'une certaine reconnaissance d'apport des pouvoirs publics qui peuvent être invités lors de certains événements inaugurations, visites, etc.
et ils bénéficient aussi en avance sur des plateaux télé dans des émissions de radio etc. Là où auparavant la représentation politique du monde agricole passait uniquement ou très largement par des représentants qui avaient un mandat syndical donc là on voit c'est une transformation assez récente et assez profonde
Anne-Cécile, Suzanne la dernière crise nationale qui a permis aux agriculteurs de se mobiliser on l'a dit il y a eu lieu il y a dix mois est-ce que vous avez le sentiment vous comme agricultrice que les revendications qui furent alors exprimées ont été prises en compte
Alors oui il y a eu des choses qui ont été prises en compte la seule chose c'est que je pense que les pouvoirs publics pour le coup ont sous-estimé la fragmentation justement de l'agriculture donc il y a eu des mesures paramétriques beaucoup en fait il y a une liste qui est disponible sur internet mais il y a eu des choses qui ont été faites mais en fait ça ne répond qu'à une partie de l'agriculture française et surtout c'est comme je le disais très paramétrique donc ça ne répond pas au sujet structurel qui est le manque de revenus et éventuellement le manque de reconnaissance effectivement de la part d'une population qui s'est éloignée aussi des agriculteurs donc le problème de fond reste et c'est je pense tout l'enjeu des manifestations aujourd'hui on parle beaucoup du Mercosur j'aimerais juste dire un mot là-dessus c'est que le traité de libre-échange avec la zone Mercosur en Amérique latine en fait c'est l'incarnation certes de traités de libre-échange qui ne respectent pas en fait le sujet de la réciprocité c'est-à-dire de l'importation de produits qui répondraient à nos normes environnementales donc ça met beaucoup les campagnons et moi en disant nous on nous demande de monter en gamme et en fait on ne demande pas à nos partenaires commerciaux de faire de même mais dans le fond du fond en fait ce n'est pas un sujet de normes c'est un sujet de revenus si les normes s'appliquaient avec une rémunération associée je veux dire il n'y aurait pas de sujet mais c'est toujours ce sujet du revenu qui est dans le fond
Edouard Lynch sur le sujet justement de l'accord entre la commission européenne et le Mercosur on a l'impression qu'il y a un problème ou un paradoxe apparent puisque d'un côté il y a un consensus de façade ou total parmi les syndicats agricoles un consensus également en opposition à ce traité de libre-échange et dans le même temps ça a été le déclencheur des dernières mobilisations alors comment est-ce qu'on comprend ça ?
Je pense que c'est un sujet qui permet de gommer d'avoir un sujet simple à comprendre de désigner un adversaire qui est quand même facilement identifiable lointain et invisible et qui permet aussi de passer sous silence des enjeux qui sont différents moi ça me fascine toujours de voir y compris le syndicalisme majoritaire expliquer qu'il déteste le Mercosur le libre-échange alors que le crédo de l'agriculture qui s'est construit sous son autorité c'est celui d'une France exportatrice voilà il suffit d'aller à Shanghai à la dernière foire de je ne sais plus quoi où on voyait les industriels laitiers les industriels du cognac qui expliquent qu'ils sont désolés parce qu'ils veulent continuer à vendre leurs produits en Chine donc où est-ce qu'on est vraiment là dans cette réflexion générale sur la circulation des biens sur les modes de production voilà je crois que l'agriculture française en tout cas c'est le syndicat majoritaire n'ont toujours pas renoncé au vieux mythe j'assiste de nourrir le monde et voilà est-ce que c'est vraiment la vocation de la France de nourrir le monde dans les conditions actuelles liées aux crises environnementales aux défis de demain je ne suis pas sûr que cette question-là elle soit vraiment encore posée ou en tout cas elle mériterait peut-être aussi d'être posée
Je tire le fil Sylvain Bruni des paradoxes c'est vrai que là encore on a le sentiment que ces crises à répétition tous les dix mois à peu près ne permettent pas d'évoquer les sujets fondamentaux de l'agriculture française on parle évidemment de libre-échange on parle de la loi EGalim on parle du prix des produits mais dans le fond la question des modes de production elle dans sa transformation de long terme est rarement abordée
C'est vrai tout à fait la question de la création de la valeur en soi elle est intéressante mais c'est vrai qu'elle est rarement connectée ou même jamais connectée dans les politiques publiques ou même dans les discours syndicaux à la question du partage de la valeur alors la Confédération paysanne a une réflexion là-dessus mais pourtant c'est une question fondamentale donc elle ressort en fait périodiquement notamment avec l'exemple qui revient tout le temps c'est la grande distribution donc garantir des prix mais en fait c'est comprendre aussi que cette production de plus en plus industrialisée en fait production agricole poser cette question du partage de la valeur c'est essentiel pour raccorder tous les millions de la chaîne en amont et en aval de la production agricole et ça c'est une question politique fondamentale et c'est une question politique au sens fort c'est-à-dire qu'il y a des politiques publiques qui ne prennent pas en compte ça et qui reconduisent en fait toujours les mêmes logiques et qui ne permettent pas justement de transformer ces modèles productifs de réfléchir par exemple à la valorisation des actifs plutôt qu'à la valorisation de la productivité etc.
donc ça c'est une vraie contradiction et c'est qui donne cette impression comme ça que les crises ressortent périodiquement et que rien n'est jamais résolu
Merci à tous les trois de cette discussion passionnante sur les syndicats agricoles Anne-Cécile, Suzanne je rappelle que vous êtes agricultrice en polyculture élevage dans l'Orne et consultant en stratégie chez IKEA Sylvain Brunier sociologue historien chargé de recherche au CNRS et Edouard Lynch professeur d'histoire contemporaine à l'université Lumer Lyon 2 Merci à tous les trois d'être venus ce soir dans Question du Soir