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InterviewRadio Classique — L'invité de la matinale (sur Podcast)· 9 octobre 2025 12 minComplaisantPortrait personnelBudget & impôtsTravail & emploi

Robert Badinter au Panthéon : « C'était l'un des derniers grands hommes » salue l'historien Jean Garrigues

Source d'origine 2 locuteurs

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  • Présentateur28 %

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0:05
Présentateur

Jean Garrigue, merci d'être avec nous, j'ai commis une erreur dans vos qualités, j'ai dit président du comité d'histoire parlementaire et politique, c'est pas ça.

0:16
Invité

Je ne suis plus président de ce comité, mais je préside une commission internationale d'histoire des assemblées. Ah non mais il faut être rigoureux surtout quand c'est un historien qu'on a en face de soi.

0:29
Présentateur

Jean Garrigue, on a beaucoup de chance de vous avoir, vous aussi d'une certaine façon, parce que quand vous avez publié cet ouvrage chez Odile Jacob, la sortie coïncide avec la panthéonisation de Robert Badinter, mais tout cela n'était pas voulu.

0:40
Invité

Non, tout cela n'était pas voulu, c'était tout simplement choisir un certain nombre de personnalités de notre histoire républicaine qui, à des moments clés de cette histoire, ont incarné justement un certain nombre de valeurs qu'on a un petit peu perdues aujourd'hui, oubliées. En tout cas, Robert Badinter était un des derniers grands, en réalité, et ce discours sur l'abolition de la peine de mort, ce qu'il représentait aussi en termes d'incarnation de l'humanisme républicain, font de lui quelqu'un qui méritait sa place dans cette sorte de panthéon littéraire que j'ai voulu écrire.

1:19
Présentateur

Pourquoi le dernier ou un des derniers ? Vous avez l'air fataliste sur la capacité de la République ou de la France à produire de grands hommes.

1:25
Invité

Je suis comme Guillaume Tabard, l'historien s'intéresse, se passionne, mais le citoyen se désole un peu. Il est certain, en tout cas pour se situer, je dirais, dans le climat de ce livre, qu'on peine aujourd'hui à retrouver des hommes politiques qui soient capables, par les mots, par le discours, et même par leurs actions, en fait, d'incarner précisément ce continuum républicain que nous avons connu depuis la Révolution française. On a une classe politique qui est plutôt faite de technocrates, de gestionnaires, et des gens qui ne sont plus à la hauteur, finalement, de ce qu'est la mythologie républicaine.

2:09
Présentateur

Alors, justement, revenons à Robert Badinter. En quoi peut-il inspirer, justement, cette fameuse mythologie républicaine ? Quels sont les éléments du parcours qu'il faut rappeler, parce que tout le monde ne le connaît pas par cœur, ce curriculum vitae, cette existence, cette vie publique ? Qu'est-ce qui fait Robert Badinter, et qu'est-ce qui en fait un grand républicain ?

2:30
Invité

Alors, il y a, dans son parcours personnel, évidemment, ce traumatisme fondamental de la Shoah, et de son père déporté, et cette idée-là, ce souvenir qu'il a gardé, et qui a fait de lui un champion de la lutte contre l'antisémitisme. Ça a été un fil conducteur de son action, et aujourd'hui, ça prend quand même une résonance tout à fait particulière. Il n'a pas attendu, d'ailleurs, les dernières années pour combattre ce mal, qui était en train de, non pas de revenir d'ailleurs, mais que lui a toujours, je dirais, identifié comme une gangrène sur la société française et sur les sociétés occidentales.

Et puis, évidemment, il y a son combat pour l'abolition de la peine de mort, au nom, précisément, de cet humanisme, de ces valeurs qui protègent les droits de l'homme, comme c'est la référence à la Révolution française, la déclaration des droits de l'homme et du citoyen. C'est au nom de ça aussi qu'il a promulgué, enfin, il a fait promulguer une loi contre l'homophobie. Donc, il y a ce combat, il y a ce combat pour les droits de l'homme, alors, au-delà de la France, dans les cours internationales, etc.

Et puis, surtout, c'était presque moi ce qui m'a le plus intéressé, au-delà de son action comme garde des Sceaux, comme ministre socialiste, c'est cette idée permanente qu'il faut défendre une forme d'universalisme républicain. C'est-à-dire qu'il y a un certain nombre de valeurs, et qu'on ne doit pas dévier de ces valeurs. Et en plus, pardon, que ces valeurs, on doit aller en permanence les adapter à l'évolution de nos sociétés, les identifier d'abord, s'y accrocher fermement, et en même temps, j'allais dire, les adapter, les moderniser à l'écoute de l'évolution des sociétés.

4:22
Présentateur

Alors, justement, ça, c'est le rôle de celui qui va faire un discours ce soir, de faire cette synthèse entre le passé et le présent. Et ça arrive à un moment assez particulier, puisqu'on va honorer un très grand avocat d'une République qui doute d'elle-même aujourd'hui et des hommes qui la servent. D'après vous, quel message peut faire passer le président de la République ce soir ?

4:42
Invité

Il y aura au moins le message de la reconnaissance, le message de l'histoire. On appelle ça mémoire. Je préfère parler d'histoire. C'est un message qui n'est pas négligeable dans une société qui a oublié son histoire. Et on le voit bien, par exemple, sur tout ce qui se passe dans les questionnements autour du conflit israélo-palestinien, à quel point on a oublié tout ce qui s'est passé depuis, presque depuis un siècle d'ailleurs, ce qu'est le sionisme, etc.

Bref, il faut rappeler quand même cette mémoire-là, rappeler aussi la mémoire de la Shoah, puisqu'elle a profondément marqué, identifié Robert Badinter, un peu d'ailleurs dans la continuité de la pantalonisation qui avait eu lieu pour les Manoukians, par exemple. Et puis, comment raccorder Robert Badinter à ce qui se passe aujourd'hui ? Mais justement, en rappelant qu'il y a encore plus de valeurs, tout simplement la liberté, l'égalité, la fraternité et la laïcité, qui sont quand même des fils conducteurs de notre histoire.

C'est vrai, la difficulté, c'est que quand vous êtes un président de la République qui n'incarne plus ces valeurs, qui n'incarne plus ce père de la patrie que devrait être un président de la République, c'est évidemment beaucoup plus difficile de se raccrocher à cette incarnation qu'était Badinter.

6:12
Présentateur

Laissons Robert Badinter là où il est et évoquons les grands avocats de la République. Alors, vous citez Gambetta, Blum, qu'il est devenu sur le tard, Léon Blum, il est même devenu son propre avocat lors du procès de Rion pendant l'occupation où il a fait le procès du régime de Vichy, Gisèle Halimi. Quel est le lien entre tous les avocats que vous avez choisi de faire figurer dans ce livre ?

6:36
Invité

Évidemment, le lien, c'est la capacité, par les mots, par l'éloquence, à défendre un certain nombre d'idées de valeurs, j'allais dire primaires, de valeurs très évidentes et très simples pour lesquelles on peut trouver des images, des métaphores, des discours qui vont percuter, qui vont marquer et qui, dans des moments clés, vont précisément permettre cette défense républicaine, permettre justement de sauver. Alors, en l'occurrence, pour Léon Blum, il a sauvé, en fait, la mémoire du Front populaire qui était attaquée par le régime de Vichy. Il a, d'une certaine manière, sauvé l'odeur de la France à travers ce procès de Rion.

Et c'est ça, en fait, qui m'a intéressé, c'est de voir cette continuité de ces hommes formés dans l'éloquence du barreau pour défendre un public.

7:29
Présentateur

Alors, vous parlez d'éloquence, vous êtes un spécialiste du discours politique et évidemment, vous vous êtes plongé dans de nombreux discours. Il y a une formule. inoxydable, qui d'ailleurs peut se rapporter aussi à la situation d'aujourd'hui, c'est celle de Gambetta, quand il s'adresse au monarchiste Mac Mahon et il lui dit, il va falloir se soumettre ou se démettre. Et évidemment, cette formule résonne étrangement avec aujourd'hui, alors que certains opposants suggèrent à Emmanuel Macron de faire, l'un ou l'autre, se soumettre ou se démettre.

7:56
Invité

J'avoue que la similitude est quand même très frappante, parce qu'on est en présence d'un monarque républicain. C'est un peu l'essence de la présidentialité sous la Ve République. Mais avec ce monarque jupitérien, on en a eu quand même une incarnation très spectaculaire, on va dire. Et là, on est typiquement dans cette situation. C'est-à-dire, est-ce que, d'un côté, il doit se soumettre, mais se soumettre à quoi ? Se soumettre à quel verdict démocratique ? Puisqu'on est en présence d'une assemblée divisée en trois bords. Donc, à qui donner la préférence ? Se soumettre, en tout cas, c'est, je dirais, laisser faire. Laissez faire ceux qui sont en charge de gouverner.

Et ce n'est pas du tout ce qu'il est en train de faire, malheureusement. Et alors, il y aura aussi la question de se démettre la démission qui devient véritablement une sorte d'hypothèse qui, il y a encore trois mois, me semblait fantaisiste et qu'aujourd'hui, prend quand même beaucoup de réalité.

9:01
Présentateur

Jean-Garry, quand on fait l'inventaire des grands avocats que les médias, les intellectuels choisissent de mettre en avant, on a l'impression qu'il n'y a que des gens de gauche. Est-ce qu'il y a de grands avocats de droite qui ont marqué l'histoire et qui ont fait ce travail qui est aussi un travail républicain, qui consiste aussi à défendre parfois des salauds ?

9:21
Invité

Ce qui m'intéressait, c'était avant tout de montrer comment ces hommes, qu'ils soient de droite ou de gauche, à leur époque, attention, pas d'anachronisme, parce qu'au fond, les idées de Gambetta ou de Jules Ferry, qui étaient à l'époque la gauche face au monarchisme qui était la droite, aujourd'hui, seraient classés dans le camp de la droite. C'était des gens qui étaient des libéraux, des libéraux à tout point de vue, en politique et en économie, qui redoutaient la révolution socialiste, seraient été considérés comme des gens de droite.

Et puis, il y a des gens qui ont été objectivement, alors dans ce livre, des avocats de droite, des hommes politiques de droite, je pense à Paul Reynaud, par exemple, Paul Reynaud, qui, en octobre 1962, n'hésite pas à se lever contre le général de Gaulle, l'homme qu'il avait amené au pouvoir, pourtant, en 1940, pour défendre les valeurs républicaines.

10:22
Présentateur

Un tout dernier mot, la justice est critiquée. Il y a l'exemple de Nicolas Sarkozy ou de Marine Le Pen, mais il n'y a pas que ça. Le droit est critiqué comme un empêcheur de tourner en rond. Il ralentit le fonctionnement des démocraties à bien des égards. Que ce soit le droit national ou le droit européen, on dit qu'il y a trop de normes, etc. Les avocats sont aussi les défenseurs de la règle de droit, au même titre que les juges. Comment recevez-vous cette critique ?

10:53
Invité

Écoutez, c'est un sujet extrêmement complexe que je ne vais pas résoudre en 30 secondes, mais il est vrai que notre société, une société démocratique, elle est fondée sur le droit, sur l'état de droit. Maintenant, cet état de droit peut aussi s'adapter, de la même manière que le discours des politiques s'adapte, le droit peut s'adapter à l'évolution d'une société, à la demande sociale. Et au fond,

11:17
Présentateur

c'est toute la question aujourd'hui. Jean Garrigue, merci infiniment. Je rappelle le titre de votre ouvrage, Les avocats de la République, qui s'est paru chez Odile Jacob, prodigieux travail d'historien qui vous rappellera l'exercice de cette belle vocation d'avocat dans des circonstances historiques toujours exceptionnelles. Merci Jean Garrigue, à bientôt. À suivre le rappel des titres, Charles Bonner et la revue de presse, d'Hervé Gatteigno, Radio Classics, 8h27.