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interviewLCP (sur YouTube)· 22 mars 2026 14 min

Bérenger Cernon, député La France insoumise de l'Essonne | La politique et moi

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Les batailles du rail, il connaît. Mon invité a été cheminot avant d'être élu député, un cheminot engagé à la CGT. Il siège aujourd'hui au sein du groupe La France Insoumise à l'Assemblée.

Générique --- -Bonjour, Bérenger Cernon. -Bonjour. -Avant d'être élu député, c'est dans un autre rôle qu'on vous a vu apparaître régulièrement à la télévision.

On va voir, d'ailleurs, un extrait d'une de vos apparitions. C'était pendant la campagne présidentielle de 2017, face à un candidat. -Les régimes spéciaux, c'est une vieille chimère, une chimère que vous agitez. -Non... -Ca revient à chaque élection. -Moi, c'est assez étonnant qu'un pays qui est toujours très épris d'égalité, tout d'un coup, soit bloqué quand il s'agit d'imaginer un régime de retraite qui serait un régime pour tout le monde.

Ce n'est quand même pas une idée qui devrait déplaire à la CGT. Messieurs. -Au revoir. -A bientôt. -Alors on l'a compris, ce syndicaliste qui interpelle François Fillon en 2017, c'est vous.

Vous étiez cheminot à la SNCF. Cet échange avec François Fillon, ça a été un moment important pour vous ? -Oui, ça a été un moment très important parce que j'avais énormément travaillé mon dossier sur les retraites.

Parce que François Fillon, ce n'était quand même pas rien, c'était le candidat à la présidentielle. C'était un homme politique ancré, marqué, à droite. Evidemment j'étais en désaccord avec sa vision des retraites.

Et ouais, c'était un moment assez fort. Et j'avoue avoir été un peu déçu. Parce que, du coup, j'avais énormément de chiffres, j'avais énormément travaillé le dossier.

Enfin, voilà, c'était carré. Et en fait, son seul argument, c'était de parler d'égalité entre tous les salariés de ce pays, entre guillemets. Et puis que le régime des spéciaux des cheminots, il n'était pas juste.

Parce qu'on avait des privilèges et que les autres n'en avaient pas. Et de dire finalement : "Je les retire, comme ça tout le monde est à égalité", déjà j'aurais préféré qu'il l'étende à d'autres métiers. Et puis c'est surtout que notre régime spécial, il est lié à notre histoire, à nos conditions de travail, il est autofinancé, c'est-à-dire qu'on paye une surcotisation de plus de 13 %. -Et tout ça, il l'a balayé d'un revers de main. -Zéro argument de sa part. -Ca veut dire que s'il n'y avait pas eu ce "moment Fillon", vous ne seriez peut-être pas devenu député en 2024 ? -Peut-être que je n'aurais pas pris autant conscience qu'on était aussi capable de s'affronter, entre guillemets, à ces personnes-là et qu'on était capable d'opposer des vrais arguments et d'avoir une vraie confrontation d'idées aussi marquée. -On va voir à quel moment vous vous êtes tourné vers la politique, mais d'abord un mot de votre vie d'avant.

Je crois que c'est en 2008 que vous êtes rentré à la SNCF comme conducteur de train sur la ligne D du RER. Est-ce que l'engagement syndical, il est venu tout de suite, dès 2008 ? -Il est venu assez rapidement, oui, 2008, 2009, en tout cas à la sortie de mon école de formation de conducteur de train. -C'est lié aussi, peut-être, au passé syndical de votre père ?

Je crois qu'il était dans un syndicat chez EDF. -Evidemment. Ma maman était enseignante, mon papa était salarié chez EDF, syndiqué.

Donc forcément, il y a aussi cette histoire familiale, cette sensibilité familiale qui fait d'avoir cette envie d'engagement, que ce soit dans l'associatif ou dans le syndicat. -Rapidement, vous avez pris des responsabilités à la CGT Cheminot, jusqu'à prendre la tête de la section de la CGT à la gare de Lyon. Et là, vous vous êtes retrouvé en première ligne dans toutes les mobilisations, que ce soit contre la réforme ferroviaire, la loi travail, le pacte ferroviaire, la réforme des retraites.

Et alors, dans le journal La Croix, vous avez expliqué : "Systématiquement, on s'est heurté aux politiques, on s'est heurté aux lois, aux décrets." Ca veut dire quoi ? Que vous en avez eu marre, à un moment, de subir la loi des hommes et des femmes politiques ? -Oui, et puis la SNCF, c'est une entreprise qui est très politique, qui est très politisée et qui subit des réformes qui émanent très largement du Parlement, de l'Assemblée nationale et donc de vote de la part de députés.

Et c'est vrai que la manière dont ces députés ont découpé cette entreprise historique, ont pointé régulièrement, voire quasi systématiquement, les cheminots, on avait l'impression que la SNCF, c'était vraiment l'entreprise de service public à abattre, parce que c'était un point de résistance très fort aux réformes libérales, aux réformes qui ouvraient à la concurrence, etc. Et donc, il y avait cette impression que quand on interpellait la direction de la SNCF : "C'est pas de notre faute, ça vient de plus haut." -Donc il fallait mener le combat sur un autre terrain ? -Je ne vais pas dire sur un autre terrain, parce que le syndicalisme et la politique sont étroitement liés, mais il fallait en tout cas franchir un cap, il fallait franchir un cran, et c'est cette volonté aussi qui m'a aidé dans ma démarche pour aller vers la politique. -Votre premier engagement politique a d'abord été au Parti communiste.

Vous l'avez quitté pour rejoindre le Parti de gauche, qui est ensuite devenu La France Insoumise. Pourquoi ? -J'avais quelques désaccords avec le Parti communiste, notamment sur la question de la production industrielle, où je trouvais que dans le monde dans lequel on était, toujours parler de production, production, production, ça me paraissait un peu démesuré et décalé, de par la question de l'écologie, par exemple.

Et puis sur la question du nucléaire, Voilà. Je ne suis pas pro-nucléaire, loin de là. J'estime qu'on ne va pas s'en passer du jour au lendemain, qu'on ne va pas tout couper non plus du jour au lendemain, sans doute qu'on en aura besoin encore pendant des années, mais qu'il y a des alternatives et qu'il faut travailler, justement, à trouver ces alternatives.

La nature est capable de nous offrir de très belles choses, notamment en termes d'énergie. -A La France Insoumise, vous vous êtes présenté aux régionales, aux européennes. Et puis, avec la dissolution en 2024, on vous a investi aux législatives face à un certain Nicolas Dupont-Aignan, qui était élu de cette circonscription depuis 27 ans.

Quand vous avez accepté cette investiture, vous pensiez sincèrement pouvoir battre Nicolas Dupont-Aignan ? -Non. Très clairement, quand j'ai vu, entre guillemets, le casting auquel j'étais confronté, Nicolas Dupont-Aignan, élu depuis 27 ans, il y avait aussi François Durovray, président du département, et moi, je me suis dit : "Bon, les copains, on va essayer de faire un résultat, quelque chose de bien, de beau.

Dans tous les cas, on se bat." Et assez rapidement, dans la campagne, il y a eu une dynamique énorme, dans le sens où mon profil était très différent de ces deux personnages. J'ai eu la chance d'avoir très rapidement un débat télévisé avec ces deux protagonistes, et où je m'en suis très bien sorti, voire très, très bien sorti par rapport à eux, où ils ont fait que de passer leur temps à se chicaner et à se lancer des diatribes.

Moi, au contraire, j'ai déroulé le programme, mes idées, j'ai déroulé aussi mon parcours. Et au final, ma candidature a émergé, on va dire, a réussi à se faire une place dans ce paysage politique très fermé. -Votre profil a... -Oui parce que quand j'allais voir les gens, quand j'allais discuter avec eux, les "dégoûtés de la politique" ou ceux qui se disaient : "De toute façon c'est tous les mêmes, c'est toujours les mêmes profils..." Là je leur disais : "Bah non, moi, j'ai consacré 17 ans de ma vie professionnelle en tant que travailleur du rail, je viens pas du milieu de la politique, j'ai jamais eu d'ambition dans la politique si ce n'est de faire changer les choses. -Et ça, ça a mobilisé des gens qui auraient peut-être pas voté. -Oui, je pense que ça a attiré, entre guillemets, la curiosité.

Et puis, j'ai toujours eu, entre guillemets, cette facilité à discuter avec les gens, à aller voir les gens. Paradoxalement, je suis quelqu'un de très timide. J'ai beaucoup de mal à aller vers les gens et à aller d'instinct, serrer la main, "bonjour, comment allez-vous, etc." Je suis plutôt du genre à être un peu sur le retrait, à être discret.

Mais bon, quand on est dans une campagne, de toute façon, il n'y a pas le choix. Donc, il faut se lancer dans le grand bain. Et je pense que ça a pesé aussi dans le choix des électeurs, oui. -Et donc vous avez été élu au second tour dans le cadre d'une triangulaire.

Et quand vous avez été élu, vous vous êtes présenté, je cite, "comme un salarié lambda qui veut montrer qu'il n'y a pas besoin d'être un politique pour faire de la politique." Alors est-ce que le fait d'avoir été un salarié lambda fait de vous aujourd'hui un député différent des autres ? -Je ne sais pas si ça fait un député différent des autres, parce que quand on est dans l'hémicycle, on est tous pareils et puis on vote tous la même loi, entre guillemets.

Mais ce qui est sûr, c'est que mon vécu, mon parcours, ma sensibilité aussi, fait que, oui, je pense avoir un profil différent. Je pense avoir... une conscience de classe, en tout cas, qui est différente de beaucoup de députés.

Je ne suis pas quelqu'un qui a vécu dans les dorures et qui a vécu dans les palais de la République, loin de là. Voilà. Mes deux parents étaient fonctionnaires.

Je n'ai pas un grand niveau d'études aussi. Je l'assume entièrement. J'ai un bac.

Non pas que je n'avais pas envie de réussir ou d'aller plus loin, c'est juste que les études n'étaient vraiment pas faites pour moi. Je faisais une licence de biologie et de physique chimie en même temps. Bon, voilà, ce n'était pas une réussite, ça ne me plaisait pas, donc j'ai préféré me diriger vers le monde professionnel.

Je suis très heureux et j'assume entièrement, justement, ce profil différent. Alors, ça demande beaucoup de travail, parce qu'évidemment que je n'ai pas le même niveau d'approche juridique, juriste, par rapport à comment on établit une loi, comment on la fait rentrer dans le cadre légal, légiste, mais c'est vrai que, du coup, ça donne aussi une autre sensibilité, -Un autre regard sur la réalité, la vie des gens. -Voilà.

Et puis, moi, ce que j'espère, c'est que ça donne aussi envie à d'autres personnes qui se diraient "non, ce n'est pas fait pour moi, je n'ai pas fait les bonnes études" ou "c'est pas mon milieu", de se dire : "Non, finalement, moi aussi, si j'ai des idées, si j'ai des convictions, je peux réussir à devenir député." -Autre changement. Pendant des années, vous avez été un militant de terrain avec le syndicalisme.

Là, en tant que député, vous passez beaucoup de temps dans des réunions, dans des hémicycles, dans des salles de commission. Est-ce que la transition n'a pas été un peu rude ? -La transition a été très rude.

La transition a été très rude parce que je suis arrivé dans un monde que je ne connaissais pas, qui est très codé quand même, il faut dire ce qui est. Donc déjà, il y a un petit temps d'adaptation. Je suis arrivé dans une période quand même assez tumultueuse, pour ne pas dire autre chose.

Sur une période aussi budget. Moi qui avais l'habitude de gérer mes centaines d'euros sur mon compte bancaire, je me retrouve dans des commissions où on gère des centaines de millions, voire des milliards. Donc là, on se gratte la tête et le temps de faire la conversion, c'est quand même pas simple.

Donc ouais, les nuits ont été très courtes. Mais je remercie, pour le coup, les militants qui m'ont élu, qui m'ont soutenu dans cette période qui était un petit peu difficile et mes collaborateurs et collaboratrices qui m'ont aussi beaucoup, beaucoup aidé, beaucoup apporté dans l'apprentissage de devenir député parce que c'est pas un métier, c'est pas ce qu'on apprend à l'école. Chacun y donne son style, y donne son investissement aussi.

Moi, je suis quelqu'un qui s'investit toujours à fond dans ce que je fais parce que j'estime que je le dois aux personnes qui m'ont élu et puis c'est mon style aussi. Donc ouais, les nuits sont très courtes et l'apprentissage, pas évident. -Et l'autre changement, c'est...

Dans le syndicalisme, il y avait ce que vous appeliez la fraternité, ça comptait beaucoup pour vous. Est-ce que vous retrouvez ça en politique ? Est-ce que ce n'est pas un peu absent ? -Au sein de mon groupe parlementaire de La France Insoumise, cette fraternité, cette solidarité, moi, je la ressens énormément et elle fait du bien.

Elle fait vraiment beaucoup, beaucoup de bien parce que sinon, pour le coup, ce serait encore plus dur. Après, c'est vrai qu'avec les autres groupes politiques, c'est compliqué, parce qu'on a l'impression que, par exemple, quand on est en commission, quand on est en mission d'information ou en commission d'enquête, il peut exister un petit peu cette fraternité. Moi, par exemple, j'ai fait ma mission d'information, la co-rapporteure était Olga Givernet et ça s'est très bien passé.

On a eu des échanges très cordiaux, très sympathiques. -Olga Givernet qui est du parti Renaissance. -Voilà.

Et c'est vrai que dès qu'on de se retrouver dans l'hémicycle devant les caméras, on a l'impression que cette fraternité n'existe plus. Pour le coup, c'est assez fratricide. Et ouais, je trouve ça assez dommage parce que, bien sûr que dans la vie politique il y a des moments de conflictualité très importants.

On ne défend pas les mêmes choses, on ne vient pas de la même classe sociale, on n'a pas la même vision du monde, mais pour autant, si on n'est pas capable, à un moment donné, d'avoir un minimum, ça devient compliqué. -On va passer à notre quiz à présent. Je vais vous proposer des débuts de phrases et vous allez devoir les compléter. "Si j'étais devenu infirmier..." -Si j'étais devenu infirmier... -Ca s'est joué à peu de choses. -A très peu de choses.

La SNCF m'a appelé, je crois, une semaine avant que...

J'avais réussi mon concours. -Vous avez passé les deux concours en parallèle. -Oui.

Et si j'étais devenu infirmier, je serais devenu aussi syndicaliste. -Et donc peut-être député quand même. "Préparer un ultra-trail quand on est député..." -C'est très compliqué et je ne suis pas sûr de réussir. -Parce que vous le faites, là ?

Vous êtes en préparation ? -Non, du tout. J'ai un peu tout lâché.

J'ai pris énormément de poids. J'ai pris plus de dix kilos depuis que j'ai été élu député. Le problème, c'est de trouver du temps pour pouvoir s'entraîner.

Mais ce n'est pas grave parce que je sais que le fait d'être député, je ne ferai pas ça toute ma vie, je ferai ça le temps de, le temps d'avoir les convictions, d'avoir l'envie, d'avoir la niaque aussi pour le faire, parce que c'est très épuisant. Mais après, je retrouverai une vie normale et je pourrai m'entraîner. -"Quand je lance ma ligne au bord d'un étang..." -Qu'est-ce que je suis bien, qu'est-ce que le calme fait du bien et qu'est-ce que ça m'apporte comme sérénité.

C'est hyper important et c'est ce qui permet de garder aussi les pieds sur terre. Merci, Bérenger Cernon. -Merci.

Générique de fin