"Narcotrafic", "narco-État" : ces termes sont-ils abusifs ?
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France Culture, question du soir. Quentin l'a fait.
Le 13 novembre 2025, le meurtre de Mehdi Kessassi, frère d'Amin Kessassi, militant marseillais impliqué dans la lutte contre le trafic de stupéfiants à Marseille, a profondément choqué et montré toute la violence dont fait preuve le crime organisé. Alors que les lois pour lutter contre le trafic de drogue se succèdent, la dernière en date, adoptée au mois de juin, la violence toujours plus grande des organisations criminelles se poursuit. Pour autant, peut-on parler de narco-état, de narco-nation, de narco-terrorisme, de mexicanisation de la France ? Ces termes ont-ils un sens ou sont-ils contre-productifs ?
Permettent-ils vraiment de saisir la réalité du crime organisé en France aujourd'hui ? Deux invités pour nous éclairer ce soir. Laure BQO, bonsoir.
Bonsoir.
Vous êtes procureure de la République de Paris et de la Junalco. La Junalco, c'est la juridiction nationale de la lutte contre la criminalité organisée. Face à vous, Clotilde Champérache, bonsoir. Bonsoir. Vous êtes économiste, enseignante, chercheuse au CNAM, au pôle sécurité, défense et renseignement, autrice de cet ouvrage intitulé « Géopolitique des mafias, entre expansion économique et conquête territoriale ». C'est aux éditions Cavalier Bleu. Merci à vous deux d'être présentes ce soir dans Question du Soir.
Il y a encore deux ans en arrière, ce qu'on entendait, nous, dans notre collectif, c'était « Tant que ça arrive dans les quartiers nord que c'est entre eux, qui se tue entre eux, nous, on ne veut rien savoir ». Maintenant, la donne a changé. Il ne vient plus tirer sur une cible ou sur un point de deal, maintenant. Il vient tirer sur un quartier, qu'il y ait une petite mère de famille, des gosses qui vont à l'école ou un père de famille qui va aller travailler, il ne regarde plus. Il tire. Donc nous, on est venus ici il y a dix ans, c'est de pire en pire.
Mais alors, que ce soit à côté de chez soi, franchement, ce n'est pas très rassurant, parce qu'à dire que c'est juste à côté, un jeune qui se fait tirer dessus, ça n'aide pas. On attend vraiment une présence policière un peu plus souvent ici. Il y a vraiment une lutte contre le trafic, parce qu'on sait les endroits chauds et il y a des endroits chauds à éviter. Tous les soirs, on a un immense feu d'artifice entre 11h et 1h du matin, signalant que l'arrivée des drogues dans les cités est là. Donc au son, les jeunes savent où s'approvisionner. Sans compter que nous avons le Ubercheat maintenant, donc qui livre à domicile. Et la drogue est de partout et gangrène la ville. Ça, c'est vrai.
La drogue est de partout et gangrène la ville. Je voudrais que l'on commence par interroger ces termes qui constellent la presse depuis quelques jours. Narco-État, narco-trafic, narcomicide. C'est un terme dont j'ignorais même l'existence. Laure Becchio, pour commencer, ce terme-là, celui de narco-État, est-ce qu'il correspond à la réalité française aujourd'hui, s'agissant de la criminalité organisée et des rapports de cette criminalité avec l'État français ?
Alors, il faut vraiment se mettre d'accord sur les qualifications et sur les motifs de cette expression. Si on entend par narco-État le fait que les institutions étatiques décisionnelles sont aux mains de trafiquants de stupéfiants, la réponse est assez claire, c'est non. Si l'on entend par cette expression le fait que les lois qui sont prises sont en faveur de la criminalité qui s'oriente vers les stupéfiants, la réponse est également non.
Après, je pense que ces expressions ont fleuri dans les médias parce que ce qui a été une prise de conscience, ça a été celle de la production exponentielle de la cocaïne qui a du coup envahi notre territoire tant parce qu'il était une plaque de consommation qu'il était une plaque de transit. Donc, le terme était peut-être l'idée de faire prendre conscience à nos concitoyens et aux décisionnaires que justement sur ce qui se passait sur notre territoire, il fallait lutter. Après, ce terme, il a un biais sur lequel il faut être tout à fait vigilant, c'est qu'on ne prend la criminalité organisée du coup que sur son aspect stupéfiant.
Or, la criminalité organisée se déploie aussi sur notre territoire dans tout un tas de domaines. Je dirais que le point commun d'un réseau criminel, c'est au bout du bout d'avoir du profit et quel que soit le produit et l'organisation qui lui permet d'avoir ce profit, il l'emploiera. Donc, évidemment, pour répondre à votre question, de mon point de vue, la réponse est non, mais si le terme permet d'attirer l'attention de tout sur la nécessité d'une lutte contre la criminalité organisée, à un instant T, il a eu son utilité.
Clotilde Champéras, est-ce que vous êtes d'accord au fond que ce terme-là de narco-État, s'il est impropre pour décrire la réalité de ce qu'est l'État français aujourd'hui dans ses relations avec le narcotrafic en général ? On reviendra d'ailleurs sur cette expression-ci également. Il permet cependant de décrire une réalité de la société française aujourd'hui. Alors, c'est un terme qui volontairement interpelle.
Après, le risque, c'est effectivement ce que soulignait Laure BQO, c'est qu'on va réduire le champ de l'économie illégale à un seul aspect, un seul marché, et ce qui fait qu'on perd déjà la globalité de la menace criminelle sur nos économies, nos sociétés, et on ne raisonne pas assez en termes d'organisation criminelle, de structuration, d'affiliation, comment elles travaillent entre elles aussi, ces organisations criminelles. Là, pardonnez-moi, vous parlez du terme de narcotrafic et non du terme de narco-État encore, le terme même de narco-État.
Oui, c'est lié aussi à cette dimension-là, parce que quand on isole un seul marché, on en fait un corps étranger et on ne comprend pas ces ramifications dans la société, éventuellement dans la politique, et donc on ne voit plus vraiment la corruption. Et ça, c'est très intéressant dans la façon dont, historiquement, on a construit ce concept de crime organisé. Au départ, c'est aux Etats-Unis, fin du XIXe siècle que le mot apparaît. Et c'est en lien avec la sphère légale. C'est clairement dit dans la description du crime à New York.
Et puis, progressivement, sous l'impulsion des Etats-Unis, il y a cette idée que le crime, c'est le corps étranger, c'est la conspiration étrangère avec la mafia italo-américaine. Et parce que c'est une influence étrangère, ce n'est pas propre au corps américain, à la société américaine. Et du coup, on oublie que pour que ça fonctionne, il faut qu'il y ait corruption, il faut qu'il y ait infiltration. Je voudrais vous lire un extrait d'un rapport produit par la Cour des comptes en 2024. Je le cite. Cette corruption vise aussi bien les agents publics que les opérateurs privés.
Elle se focalise en particulier sur les dockers et agents des douanes, maîtrisant les flux de personnes et de marchandises en situation de faciliter le trafic. Sur les membres des forces de sécurité, les magistrats, les fonctionnaires des institutions judiciaires, pénitentiaires et des administrations pouvant influer sur le sort des trafiquants. Les agents également, tels que des agents municipaux contrôlant des territoires, ils peuvent notamment être mis à contribution pour permettre l'accès à des équipements communaux, véhicules, box et locaux, servant au transport et au stockage de produits stupéfiants. Fin de citation.
Lors BKO, l'État est tout de même impliqué, même d'une façon minoritaire, dans ce trafic de stupéfiants. Il y a des formes de corruption qui permettent, j'allais dire, de l'associer à ces trafics ?
Bien sûr, encore une fois, le raisonnement, il peut être assez simple. Vous montez un réseau criminel. Votre objectif, c'est que le produit que vous choisissez, que ce soit un être humain, que ce soit des armes, que ce soit des stupéfiants, vous devez le faire aboutir à la destination que vous avez projetée pour lui pour avoir la rémunération de votre activité criminelle. Forcément, il y aura un déplacement de ce produit. Si ce produit se déplace, vous allez franchir des frontières. Vous allez avoir besoin de sauf-conduits sur la marchandise. Vous allez avoir besoin de faux papiers. Vous allez avoir besoin d'une entreprise de transport.
Vous allez avoir besoin, si par malheur vous êtes pris par les policiers ou les gendarmes, d'être averti que ceux-ci sont sur votre piste. Vous allez avoir besoin, si vous êtes mis en examen, d'essayer de faire tomber la procédure et du coup de déployer votre corruption, y compris au niveau judiciaire. Donc en fait, tous les obstacles qui sont censés être sur votre route ou tous les facilitateurs qui vont faciliter ce transport, vous allez essayer de les corrompre. Et parmi les multiples exemples que vous avez cités, ce n'est pas de l'imagination, ce sont des phénomènes de corruption qu'on a connus dans des dossiers judiciaires.
Et je pourrais y rajouter, par exemple, le fait d'essayer d'infiltrer, notamment des tribunaux de commerce, pour favoriser la reprise d'entreprises en difficulté. Quoi de mieux que de favoriser, par exemple, la reprise d'une société de transport qui est en difficulté, pour ensuite acheminer sans difficulté la marchandise illicite qui est l'objet de votre réseau criminel.
Mais que la corruption existe, c'est une chose, vous l'avez dit, c'est même pratiquement nécessaire pour que ces organisations criminelles puissent exister. La question, c'est évidemment celle de l'ampleur de la corruption. Est-ce qu'on arrive aujourd'hui à la mesurer, à l'évaluer ? Elle est très mal mesurée.
D'abord, ça fait partie de ce qu'on appelle le chiffre noir de la criminalité. C'est-à-dire, c'est par définition une activité qui est occulte et dont la démonstration va être complexe. Et donc, elle est difficilement repérable. Mais ce que je peux dire par rapport à ce raisonnement que tous les acteurs de la lutte contre la criminalité organisée font, c'est qu'aujourd'hui, il n'y a pas un dossier ouvert en matière de criminalité organisée sans lequel on ne doit pas se poser la question de si ce réseau a prospéré ou a pu être le point de fragilité corruptible qui a permis le développement de ce réseau.
C'est indispensable, de la même façon que dans toute lutte contre la criminalité organisée, on y reviendra. Peut-être, il va falloir se poser la question du blanchiment et de l'aboutissement final du profit de ces réseaux criminels.
Clotilde Champérasche, en tant que chercheuse, comment vous abordez cette question de l'ampleur de la participation des services et des agents de l'État dans ce domaine-ci ? Moi, je veux insister, ce n'est pas que l'État, ce n'est pas que la sphère publique qui est corrompue et corruptible. Il faut bien voir cet aspect-là des choses... On l'a dit, les opérateurs privés également, mais en l'occurrence... Oui, oui, mais là, vous me posez la question sur simplement l'État et justement, moi, ce que je dénonce, c'est aussi la responsabilité de l'économie légale en tant que facilitatrice de certains trafics. Et on a du mal à nommer la corruption dès lors que c'est justement dans la sphère privée.
Et comme le disait Laure Becquio, on va chercher les gens qui vont être utiles pour pouvoir réaliser ces trafics. Alors, dans la législation italienne, il y a un délit qui est très intéressant. Alors, c'est jurisprudentiel, donc ça donne lieu à des débats terribles au moment des procès. Mais c'est ce qu'on appelle le concours externe en association mafieuse. Et le but, c'est de frapper justement la zone grise, c'est-à-dire des gens qui ne sont pas affiliés à l'organisation criminelle, mais qui volontairement, activement apportent leur soutien, leur concours à l'organisation criminelle et donc permettent que leurs activités se poursuivent.
Et ça, ça met sur le banc des accusés avec des peines aggravées toute la société en réalité. Et on voit que justement, il y a des contributeurs qui viennent de partout. Il y a aussi des médecins, des experts comptables, évidemment des agents de l'État parce qu'ils sont utiles aussi, c'est eux qui contrôlent. Donc, si on veut éviter un contrôle, on va les cibler aussi. Évidemment, je voudrais qu'on interroge un autre terme, celui de narcoterrorisme. Et revenir à ce drame qui a eu lieu le 13 novembre dernier. Amine Kessassi, militant bien connu de la lutte contre le narcotrafic, a perdu son frère, tué par balle dans le quatrième arrondissement de Marseille.
Le procureur de Marseille, Nicolas Besson, que la piste de l'assassinat d'avertissement n'était pas exclue. Pour lui, c'est peut-être un avertissement. Et certains ont justement expliqué que cet avertissement, c'était des méthodes utilisées, notamment par des terroristes, pour effrayer les personnes en lien avec des élus, avec le fonctionnement de notre démocratie, sur ce terme-là de narcoterrorisme. Laure BQO, comment est-ce que vous l'analysez vous-même ?
Moi, ce que je veux analyser en état d'une enquête qui se construit petit à petit et d'investigations qui sont loin d'être achevées et sur lesquelles je ne peux évidemment pas m'exprimer, c'est peut-être ouvrir le regard sur ce terme sur les conditions qui ont conduit la Junalco à se saisir. Pourquoi ? Parce que lorsqu'il y a eu cet assassinat, on s'est dit quel est finalement le contexte dans lequel il a pu se produire. Et de façon évidente et publique, on s'est aperçu que ça n'était pas par exemple une victime collatérale, comme on peut le constater dans certains règlements de compte liés à la criminalité organisée.
ça n'était pas en l'état des éléments d'enquête qu'on a, quelqu'un qui était un rival quelconque pour un réseau criminel de la plaque marseillaise. Donc, on a évidemment, selon une technique d'enquête classique, fait les proches de l'intéressé, ils sont aperçus que parmi les proches de l'intéressé, il y avait son frère qui était quelqu'un qui, encore une fois, à Marseille, est connu pour la lutte qu'il entreprend contre les réseaux criminels et notamment stupéfiants de la plaque marseillaise. C'est la raison pour laquelle on s'est saisi. Et lorsqu'on parle de narcoterrorisme, moi, ce que je veux dire, c'est que ça donne l'idée qu'on veut impressionner, qu'on veut faire peur.
Et sans doute que derrière ce dossier, si les investigations le confirment, il y a cela. Mais il faut aussi voir que c'est un signe que les réseaux criminels n'admettent pas que nos concitoyens adhèrent à la contre-société qu'ils veulent installer sur les territoires. Et cette contre-société, c'est quoi ? C'est une société du silence, c'est-à-dire pas de témoin, c'est une société de la violence et c'est une société de la tromperie, finalement. Parce que sur ces territoires, qui sont quelquefois des territoires en grande pauvreté, eh bien, il y a des aspects d'argent, si ce n'est facile, du moins proposés. Et donc, c'est pour ça que ce que je veux dire par là, c'est au-delà du terrorisme.
Si on veut faire un lien, c'est effectivement remettre en cause un modèle étatique, mais c'est surtout laisser brouiller en cette activité l'idée que la société civile serait une société qui adhère au contre-modèle de la criminalité organisée. Et ça n'est pas vrai. Et d'une certaine manière, cet événement tragique a un petit clignotant de choses positives. Ça veut dire que le fait que nos concitoyens savent dire non a fait peur à ces réseaux criminels et les a conduits à cet acte ultime.
Voici ce que vous écrivez, Clotilde Champerrage, dans la revue en ligne The Conversation. Les organisations criminelles sont souvent considérées comme n'étant motivées que par l'appât du gain. Cette vision réductrice fait que l'ampleur de la menace criminelle a longtemps été ignorée, voire niée. Que cherche-t-il au-delà de l'appât du gain, au-delà de l'argent et de l'aspect strictement financier ? Alors c'est aussi de participer à construire un projet de contre-société ? Oui, c'est le pouvoir, l'emprise territoriale et la constitution d'un ordre criminel qui serait rival de celui de l'État.
Alors pas forcément dans une logique de désordre et de renverser le pouvoir, mais au contraire phagocyter l'État, jouer sur des formes de discrédit ou un mécontentement de la population, notamment en termes de prestations sociales, et se positionner comme le bienfaiteur d'un territoire. Et ça, ça permet après des logiques justement de corruption massive, avec notamment, ce qu'on commence à évoquer en France, enfin, c'est la possibilité qu'en échange de fournitures scolaires distribuées aux enfants, de prestations variées, il y ait des consignes de vote qui soient données ensuite et que ça, ça permette de corrompre aux élections municipales, des élections locales.
Ce que vous décrivez là, c'est une tendance crédible dans le sens où cela a déjà été identifié, avéré, c'est quelque chose que l'on observe présentement ? Alors, encore une fois, moi je m'appuie beaucoup sur l'expérience italienne parce qu'elle est formidable en enseignement et en Italie, depuis 1991, on peut dissoudre les conseils municipaux pour infiltration mafieuse. Et c'est en permanence que ça se passe en Italie et passionnement sur les territoires de mafia.
Et ça, c'est extrêmement problématique, c'est pas que la Sicile, les alentours de Naples et la Calabre, c'est dans toute l'Italie qu'on a des territoires où des conseils municipaux sont infiltrés par des mafias qui viennent d'autres territoires. Donc cette capacité à corrompre et justement à infiltrer le politique, à infiltrer l'économie légale via le BTP, la restauration, tout ça, ça participe de cette emprise sans violence. Et finalement, ça passe inobservé si on ne s'y intéresse pas. Donc si on nie la dimension pouvoir recherchée par certaines organisations criminelles, on ne verra pas ces phénomènes-là et après, c'est trop tard.
Au sujet du lien entre criminalité organisée et démocratie, je voudrais vous faire entendre la voix du maire de Marseille, Benoît Payan. Il s'exprimait sur RTL le 19 novembre. J'ai eu 400 de menaces de mort depuis le mois de septembre. Pas de menaces de mort directes des narcotrafiquants. Il y a des gens qui sont farfelus, il y a des gens qui sont improbables, il y a des gens qui, et c'est d'ailleurs pas souvent démarré, et croyez-moi, c'est quelque chose avec lequel il faut vivre. J'ai déposé plainte, non, je n'ai pas peur, je n'ai pas à avoir peur. Dès qu'on a peur, en fait, ils ont gagné. Dès qu'on se tait, et je trouve que le silence est assourdissant à Marseille.
Parce qu'en effet, ce qui s'est passé avec Mehdi, si on essaie de le comprendre. Ça veut dire taisez-vous. Ça veut dire que personne ne parle. Ça veut dire que demain, qui va y passer, en fait ? Un journaliste ? Un juge ? Moi ? Un autre élu ? Il ne faut jamais lâcher devant eux. C'est ça qu'ils cherchent, en fait. Ils cherchent à nous faire taire. Cela résonne, Laure Bakuo, avec ce que vous vous expliquiez un peu plus tôt. Ce silence recherché par la criminalité organisée et dans le même temps, celles et ceux qui leur font peur, c'est les personnes, ce sont les élus qui lèvent la voix.
Et pas seulement les élus, encore une fois, la société civile. Et moi, j'ai eu l'occasion de le constater dans d'autres dossiers de criminalité organisée. Encore une fois, nos concitoyens sont prêts à aider les services d'enquête et à aider les services judiciaires par leur témoignage. Et dans un certain nombre de dossiers, leur témoignage a été un élément tout à fait pertinent des succès des enquêtes. Donc, concevoir que dans un tel phénomène, ceux qui sont en proximité de ces déploiements de réseaux de trafic de stup puissent avoir peur, ça se conçoit.
Moi, ce que j'ai envie de faire passer comme message, c'est qu'aujourd'hui, la loi permet par tout un tas de dispositifs d'assurer au mieux, je l'espère. Et en tout cas, j'en suis convaincue parce que j'en ai des démonstrations dans un certain nombre de dossiers, leurs témoignages qui favorisent les enquêtes et qui permettent encore une fois de lutter contre ces réseaux criminels. Les prisons n'ont jamais été aussi remplies de participants à ces réseaux criminels, les jugements n'ont jamais été aussi nombreux. Et donc, la lutte se poursuit et s'intensifie. Donc, il faut que nos concitoyens aient la conviction que lorsqu'ils rejettent ce contre-modèle encore une fois, ils ont raison.
Alors, sur le diagnostic, justement, en 2024, le nombre d'assassinats ou de tentatives d'homicides liées au trafic de drogue recensées était de 367. 418 assassinats et tentatives d'homicides en 2023. Est-ce que, sur le moyen terme, Clotilde Champérache, on observe une recrudescence de ces violences liées aux organisations criminelles ? Oui, de fait, oui. Mais après, la territorialisation de ces violences dit aussi des choses sur la façon dont plusieurs organisations criminelles sont présentes sur notre territoire et ne gèrent pas leurs affaires de la même façon.
On a une violence qui est quand même exacerbée du côté de Marseille, alors qu'à Nantes, on a tout autant accès aux stupéfiants sans cueillir cette violence-là. Donc, se focaliser exclusivement sur l'indicateur violence-homicide, c'est un peu problématique pour comprendre l'ampleur du phénomène. On a parlé de tsunami de cocaïne sur la France. En réalité, on est en submersion, c'est-à-dire que c'est un processus qui dure. Le tsunami, la vague se retire et après, on reconstruit. Donc, il y a même presque une dimension positive. Là, on est sous les flux de cocaïne qui continuent d'arriver tout aussi massivement parce qu'on plante toujours plus de cocaïne et le prix baisse.
Donc, ça veut dire que ce qu'on arrive à faire n'entrave pas suffisamment le marché et on a tous les territoires de toucher. Enfin, on est quand même sur une augmentation de la consommation qui est extrêmement problématique et ça impose maintenant de se poser la question de ces consommateurs et pas pour les pointer du doigt. Ils sont eux-mêmes victimes du narcotrafic et il faut repenser à pourquoi on a prohibé ces marchandises. C'est quelque chose qu'on a perdu de vue donc on perd la cohérence aussi de la lutte contre les stupéfiants.
C'est que ce sont des produits qui sont mauvais d'un point de vue sanitaire avec des addictions et on ne parle pas aux consommateurs ou en tout cas pas pour leur expliquer les problèmes que ça pose pour eux-mêmes et pour les autres parce que la conduite sous stupéfiants ça produit des accidents. Enfin, on a tout un pan sanitaire qui est totalement silencieux, on n'entend rien, aucun message de prévention ou de réduction des risques. Vous êtes d'accord Laure BQO, les consommateurs victimes aussi du narcotrafic, c'est une analyse à laquelle vous suscrivez ?
Il est évident que pour régler le phénomène du narcotrafic pour reprendre le terme désormais d'usage, la justice et les services de police judiciaire ne pourront pas agir seuls et effectivement il y a deux bouts de réactions aussi qui ne sont pas seulement judiciaires c'est d'abord forcément une coopération internationale et des enjeux diplomatiques à l'égard des pays producteurs de savoir qu'est-ce qu'on fait parce qu'il faut aussi essayer de faire en sorte que les produits soient moins plantés et qu'on agisse au niveau diplomatique à cet égard et puis aussi il y a l'autre bout de la chaîne et effectivement je ne peux que souscrire à ce qui a été dit il faut aussi une politique de santé publique dans ce sujet moi je suis assez surprise dans un certain nombre de poursuites parce que les consommateurs sont poursuivis parce qu'encore une fois l'usage de stupéfiants est interdit sur notre territoire et nous avons tous les milieux sociaux qui peuvent être concernés poursuivis ou faisant l'objet de ce qu'on appelle les procédures alternatives d'injonction thérapeutique et nous avons des profils de personnes qui vont être sans doute et sans caricaturer des gens qui vont faire extrêmement attention aux produits bio qu'ils achètent mais d'un autre côté être tout à fait prêts à acheter un gramme de cocaïne qui aura été mélangé par les trafiquants à un produit addictif ou tel autre produit stupéfiant qui comprendra du goudron et quand bien même ces mélanges n'existeraient pas et bien le produit en lui-même effectivement c'est un danger pour la santé publique tout à fait exposé facilement par un certain nombre d'organismes médicaux et de prévention sanitaire qu'il suffit de lire pour se rendre compte de la dangerosité des produits mais ça ça n'est pas suffisamment sans doute
relayé Sur le rajeunissement des profils impliqués dans la criminalité organisée Clotilde Champérache est-ce que c'est une tendance de fond ou bien c'est une tendance là aussi qui vient masquer des transformations bien plus profondes de cette criminalité C'est une adaptation du crime organisé à la répression aussi parce qu'on a on a un trafic de stupéfiants qui mobilise plein d'organisations criminelles qui coopèrent et là aussi ça met un peu en balance la question de l'indicateur violence on voit les règlements de compte mais ce qu'on voit moins c'est à quel point ils réalisent leurs opérations ensemble et il y a un émiettement de la chaîne d'approvisionnement au consommateur final et là vous avez recours à des jeunes qui ne sont pas affiliés à des organisations criminelles qui sont manipulés par ces organisations criminelles déjà parce que les organisations savent qu'il y avait l'excuse de minorité donc on pouvait dire aux enfants vous risquez rien ou pas grand chose et puis parce que vous avez des enfants déscolarisés des mineurs isolés comme celui qui a été crièvement blessé à Grenoble donc il y a une utilisation de ces jeunes et ça c'est un processus qui touche toute l'Europe on a des similarités en Italie et en Suède donc il y a cette logique d'effritement et de manipuler des enfants en plus c'est eux qu'on expose le plus à la répression dans la rue et ils n'ont rien à dire si on les arrête sur le fonctionnement des trafics donc on a beaucoup parlé du statut de collaborateur de justice mais on peut faire ce statut là mais si on n'arrête que les petites mains ça n'aura pas vraiment d'utilité le sentiment partagé c'est également que l'État ne peut pas faire immensément de choses en matière de lutte contre le narcotrafic les trafiquants sont toujours à la pointe d'un point de vue technologique ils maîtrisent les réseaux logistiques en matière de corruption ils savent on en a parlé qui corrompt au bon endroit des chaînes logistiques est-ce que leur BQO vous avez ce sentiment là que la lutte contre la criminalité organisée est aussi un puits sans fond
c'est un combat qu'il faut toujours poursuivre et mener mais dire que l'État est sans moyens je dirais que ça serait très déceptif compris pour moi puisque j'ai cette responsabilité de lutte simplement il faut avoir un constat objectif grâce aux moyens de la criminalité organisée ils ont une capacité d'adaptation et de réponse aux actions que l'on mène tout à fait exceptionnelle mais d'un autre côté nous avons eu aussi nous une capacité de réaction c'est à dire que si je veux regarder un exemple qui est très connu désormais la criminalité organisée avait créé des réseaux de téléphonie cryptée typiquement ce qu'on appelle le dossier Sky-ECC notamment c'est l'un d'entre eux nous avons réussi à pénétrer ce réseau crypté et nous étions quasiment à la table des malfaiteurs ce qui nous a permis d'ouvrir un nombre de dossiers tout à fait considérable et une coopération internationale se continue grâce aux exploitations de données de la même façon grâce à l'outil de la cybercriminalité nous arrivons aujourd'hui à fermer des plateformes criminelles grâce aux outils de la cybercriminalité nous arrivons à suivre la cryptomonnaie qui est notre modèle de déploiement de la criminalité organisée alors bien sûr nous avons toujours la nécessité d'adapter nos moyens il faudra certainement la lutte contre la criminalité organisée c'est aussi des enquêteurs c'est des magistrats c'est des moyens humains puis c'est des moyens d'analyse la criminalité organisée commence déjà à s'intéresser à l'intelligence artificielle il faut aussi avoir ce type de moyens il faut avoir des logiciels d'exploitation de toute la donnée parce qu'aujourd'hui dans la coopération internationale de lutte contre la criminalité organisée on dispose d'un nombre immense de données et peut-être que là où nous avons encore des capacités de progrès c'est de coopérer d'analyser en lien ces masses de données dont nous disposons
mais je cite une nouvelle fois ce rapport de la cour des comptes de 2024 la masse des profits générés par les trafics de stupéfiants procure des moyens très nettement supérieurs à ceux des états et permet d'acheter sans compter écrivent les magistrats est-ce qu'il y a une asymétrie dans le fond entre ces organisations criminelles et l'action de l'état clôt-il champérage on a des organisations criminelles immensément riches après ça repose la question des valeurs morales dans une société parce que oui on peut être approché et on peut nous proposer de l'argent pour faciliter les trafics mais justement les citoyens doivent aussi pouvoir dire non et d'ailleurs il y en a énormément qui le font on a pointé les agents de l'état qui étaient corrompus mais il y en a beaucoup qui disent non qui restent droit dans leur bot y compris avec des salaires qui parfois pourraient leur fournir des raisons de se dire je gagne de l'argent à côté donc ce qu'il faut c'est aussi cette éducation à la légalité et se dire que le culte de l'argent facile c'est quelque chose de problématique parce que il y a des répercussions à long terme et souvent on est dans du court terme ici maintenant je gagne beaucoup d'argent en réalisant un acte qui parfois peut être trivial insérer une clé USB dans un ordinateur pour 50 000 euros si on est court terme comme ça on peut avoir envie de dire oui mais il faut se dire que justement ça facilite les trafics qu'il va y avoir des morts qu'il y a une montée en puissance criminelle et que ça ça peut poser question aussi à l'état de droit à la démocratie au territoire sur lequel on vit parce que vivre sur un territoire sous coupe criminelle c'est quelque chose d'extrêmement pénible à quoi va servir Laure BQO la création d'un parquet national anti-criminalité organisée c'est peut-être le successeur de la Junalco la juridiction nationale de la lutte contre la criminalité organisée alors à quoi cela va-t-il servir
alors dans l'idée du législateur et évidemment de l'état c'est de se dire que ce parquet national sera à la manœuvre pour coordonner et c'est un terme que je viens d'employer l'intégralité des actions sur le territoire national de lutte contre la criminalité organisée et d'avoir des liens privilégiés au niveau international en coopération internationale Que faut-il coordonner concrètement ?
Eh bien une méthode d'action une méthodologie de réflexion savoir lorsque le réseau criminel s'adapte par exemple eh bien quel nouvel quel nouveau réseau quelle nouvelle route il emprunte pour avoir pour avoir un regard acéré sur la lutte contre la criminalité organisée mais moi ce que je souhaite aussi souligner c'est que nonobstant la création de ce parquet national la lutte contre la criminalité organisée elle devra rester territoriale elle devra rester au plus près des territoires ne serait-ce que parce que nos concitoyens doivent avoir cette visibilité de cette lutte mais aussi pour la lutte contre la criminalité organisée par définition c'est une activité qui avance de façon dissimulée et donc pour remporter des succès il faut avoir du renseignement et le renseignement c'est ce qu'on appelle la judiciarisation du renseignement criminel le renseignement il s'acquiert au plus près des territoires il s'acquiert au plus près de nos concitoyens donc il faut il faut surtout moi je vois la création de ce parquet national comme la prise de conscience face à des alertes anciennes notamment que je menais sur le fait qu'il fallait affronter la criminalité organisée dans tous ses spectres et encore une fois pas seulement dans l'aspect stupéfiant dans l'aspect blanchiment dans l'aspect corruption dans l'aspect traite des êtres humains et je pourrais décliner en la vie mais aussi il ne faut pas que ce parquet je dirais dévitalise d'autres juridictions qui luttent contre la criminalité organisée celles qu'on appelle les juridictions interrégionales de lutte contre la criminalité organisée spécialisée
cette action territoriale Clotilde Champerrage elle est effectivement majeure selon vous également c'est j'allais dire ce sont elles qui effectuent le gros du travail si enfin on réalise cette volonté d'emprise territoriale de certaines organisations criminelles le renseignement territorial devient fondamental et là il y a parfois une hypocrisie à dénoncer il y a Dubaï il y a ci il y a ça mais il y a aussi tout ce qu'on peut faire sur notre territoire il y a Dubaï il y a ci il y a ça c'est à dire c'est à dire on rejette sur l'étranger beaucoup la responsabilité alors oui à Dubaï il y a des narcotrafiquants qui vivent une vie très aisée et qui sont aussi participes de l'imagerie criminelle qui peut être valorisée auprès des jeunes mais protéger un territoire c'est comprendre ce qui se passe sur ce territoire c'est identifier tous ces facilitateurs aux mains d'organisations criminelles qui grisent notre économie qui grisent notre société si bien qu'on ne sait plus vraiment où est l'argent sale où est l'argent propre qui obéit à qui est-ce que la politique est sous contrainte ou pas et ça c'est vraiment de la protection et en plus ça relégitime l'état je pense de voir que le territoire est protégé pour la population c'est un signal très fort la loi qui a été votée cette année par le Parlement prévoit également une réforme du statut de repenti ce statut est élargi les personnes impliquées dans des crimes de sang meurtres homicides assassinats peuvent désormais bénéficier d'une réduction de peine en échange de leur coopération leur BQO à quel point cela est-il utile là aussi dans votre travail de procureur j'allais dire que ces repentis puissent être associés à votre travail d'enquête et bien au-delà
alors encore une fois c'est pour avoir du renseignement et c'est pour pouvoir démanteler tous les réseaux criminels y compris dans leur plus haut niveau de responsabilité et en cela le législateur a je crois pris pour modèle toute la lutte anti-mafia qui a été faite en Italie encore et qui se poursuit et qui et qui est très valorisé par le procureur anti-mafia lorsqu'on l'a entendu effectivement et lorsque notamment je l'ai rencontré il a expliqué à quel point ça lui avait été utile alors encore une fois c'est forcément un sujet pertinent parce qu'il faut toujours se donner tous les moyens pour lutter contre la criminalité organisée mais il faut faire attention c'est pas parce que la DZ mafia s'intitule mafia qu'elle a le modèle de la mafia italienne donc il y aura tout un sujet de savoir et c'est ce qui vous était expliqué tout à fait à l'instant mais je suis sans doute beaucoup moins spécialiste pour l'expliquer que votre interlocutrice mais en fait ce qu'on observe et je retombe sur une de vos questions c'est qu'aujourd'hui ces réseaux de criminalité organisée la caractéristique que l'on a nouvelle c'est qu'ils recrutent par les réseaux sociaux y compris des très jeunes et donc ça veut dire que ça saucissonne la connaissance du réseau ça le verrouille et du coup pour un certain nombre de cas de réseaux qui agissent c'est pourtant au plus haut du spectre on est très surpris nous on a des dossiers où on recrute pour 1000 euros quelqu'un qui va incendier la maison d'un surveillant pénitentiaire il ne connait pas qui est son commanditaire il ne sait pas dans quelles circonstances il va agir et il agit tout de même
Tout-il champérage en quelques mots alors la DZ mafia malgré son nom ne réplique pas le modèle de la mafia Non et heureusement souvent on utilise le terme de mafia comme si ça désignait l'ensemble de la criminalité organisée en réalité c'est vraiment le très haut du spectre avec des organisations criminelles qui sont peu nombreuses dans le monde celles qu'on connait en Italie les Yakuza japonais les triades chinoises sont sur ce même modèle ce sont des organisations criminelles transgénérationnelles donc il y a une stabilité une pérennité ce sont des organisations qui justement déploient une gamme d'activités et dès leur naissance à la fois dans le légal et dans l'illégal et ça c'est très spécifique et ça permet cette emprise territoriale le conditionnement de la vie économique politique avec je disais c'est dur de vivre sur un territoire sous emprise criminelle parce que justement à Naples la Camorra on l'appelle au système le système c'est à dire que ça régit la vie de tout le monde pas que des affiliés mais aussi de n'importe quel Napolitain qui doit passer par ce système là pour bénéficier de n'importe quelle prestation et même pour lancer une activité économique sur le territoire il faut l'aval du crime c'est c'est terrifiant de comme organisation criminelle totalitaire merci beaucoup à vous deux de ces éclairages Laure BQO procureur de la République de Paris et de la Junalco Clotilde Champérach économiste enseignante chercheuse au CNAM et merci à celles et ceux qui ont préparé cette émission Antoine Hérald Stéphanie Villeneuve Diane Devancet Juliette Mouelic un conseil sur l'application Radio France pour creuser ce sujet inquiétant je vous renvoie vers une émission que l'on a faite il y a quelques mois dans Question du soir et intitulée Narcotrafic pourquoi a-t-on été aveugle une émission avec le journaliste Philippe Pujol et le sénateur du Rhône Étienne Blanc à suivre juste après le journal une question encore au regard de l'histoire comment l'oligarchie prend-elle le pouvoir ?
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