L'intégrale de l'interview de Frédéric Ploquin, spécialiste du grand banditisme
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Questions et réponses
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Bonjour Frédéric Ploquin. Merci d'être venu dans ce studio répondre à mes questions.
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Vous êtes spécialiste du grand banditisme et vous avez réalisé une remarquable enquête.
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La raison pour laquelle j'ai voulu vous entendre ce matin, c'est cette annonce d'Emmanuel Macron hier : 238 nouvelles brigades de gendarmerie.
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Je voudrais que vous nous racontiez. Ça commence par Alençon, qui est une des premières à avoir été touchée.
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Il a fait une véritable étude de marché.
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Partout ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
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« 238 nouvelles brigades de gendarmerie dans tous les départements de France. »
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« C'est vrai qu'on était habitué à avoir des règlements de compte concentrés dans certaines villes. »
- 1:24Invité politiqueFait
« Quand j'ai vu apparaître dans le décor des chiffres qui, jusqu'à présent, n'existaient pas. »
- 2:00Invité politiqueFait
« C'est quelqu'un qui a commencé à trafiquer en région parisienne, hors en Seine-Saint-Denis. »
- 2:11Invité politiqueFait
« C'est la guerre, c'est aussi la guerre. Il y a une concurrence énorme entre eux. »
- 2:46Invité politiqueFait
« Les trafiquants de stupéfiants sont des commerçants assez, disons, sophistiqués. »
- 3:17Invité politiqueFait
« La cocaïne, elle était effectivement réservée, exclusivement distribuée dans les grands centres urbains. »
- 3:23Invité politiqueFait
« Aujourd'hui, elle est distribuée absolument partout. »
- 6:40Invité politiqueFait
« Les cartels colombiens sont installés en Guyane, parce que c'est juste à côté. »
- 9:50Invité politiqueFait
« Emmanuel Macron découvre les territoires oubliés de la République. »
- 10:04Invité politiqueFait
« Avec l'apparition notamment de cambriolages en série, avec des mafias venus notamment de Géorgie. »
- 10:19Invité politiqueFait
« Il y a aussi des vols du matériel informatique sur les tracteurs. »
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BFM TV face à face. Apolline de Malherbe.
8h32 et vous êtes bien sur RMC et BFM TV. Bonjour Frédéric Ploquin. Bonjour. Merci d'être venu dans ce studio répondre à mes questions. Vous êtes spécialiste du grand banditisme et vous avez réalisé une remarquable enquête. Un documentaire qui s'appelle « La drogue est dans le pré ». C'est passé sur France 5. C'est toujours disponible en replay. Et la raison pour laquelle j'ai voulu vous entendre ce matin, c'est cette annonce d'Emmanuel Macron hier. 238 nouvelles brigades de gendarmerie dans tous les départements de France. Parce que dit-il désormais, il faut effectivement s'attaquer à la question de l'insécurité dans tous les territoires ruraux.
Et vous, ce que vous avez remonté presque fil après fil, c'est la manière dont la drogue s'est installée dans toutes les villes moyennes, dans même les campagnes, après avoir été souvent plutôt à Marseille ou en région parisienne. Je voudrais que vous nous racontiez. Ça commence par Alençon, qui est une des premières à avoir été touchée. Et c'est un véritable business. Alençon. Et ensuite, on va suivre vraiment la route de la drogue vers Dreux, vers Limoges. Alençon d'abord.
C'est vrai qu'on était habitué à avoir des règlements de compte concentrés dans certaines villes. Quand on apprend qu'il y a eu un nouveau règlement de compte à Marseille ou à Saint-Denis, on se dit, tiens, un de plus, un de moins, on les compte, etc. On fait une espèce de comptabilité. Et moi, ce qui m'a motivé, c'est quand j'ai vu apparaître dans le décor des chiffres qui, jusqu'à présent, n'existaient pas. C'est-à-dire un règlement de compte à Châteauroux, un règlement de compte à Besançon, un règlement de compte à Rennes, des fusillades dans des villes improbables du fin fond de la Bretagne et à Alençon, notamment.
Et là, j'y suis allé, effectivement, et j'ai rencontré à Alençon pour ce documentaire un jeune, un jeune trafiquant qui a fait de la prison, qui est ressorti. Et qu'est-ce qui s'est passé ? Son histoire est en elle-même très révélatrice de ces mouvements de population. C'est quelqu'un qui a commencé à trafiquer en région parisienne, hors en Seine-Saint-Denis. Or, la Seine-Saint-Denis est complètement saturée en termes de vente de produits stupéfiants, de réseaux. C'est la guerre, c'est aussi la guerre. Il y a une concurrence énorme entre eux.
Et à un moment donné, ce jeune s'est sorti, ce trafiquant s'est senti à la fois menacé par les concurrents et puis par la police judiciaire qui commençait, la police locale en Seine-Saint-Denis, qui commençait à l'identifier un peu trop. Qu'est-ce qu'il a fait ? Il s'est mis au vert. Et se mettre au vert, ça veut dire partir à le nez au vent, à la découverte de nouveaux lieux. Et lui, par exemple, il s'est retrouvé à Alençon. Et là, il s'est dit, finalement, il y a des clients.
Il a fait une véritable étude de marché.
Il a fait, oui, ils font...
Comme pour l'installation d'un business.
Absolument. Les trafiquants de stupéfiants sont des commerçants assez, disons, sophistiqués. Le trafic, c'est professionnalisé. Et donc, on a effectivement des trafiquants qui font des business plans et qui, à partir du moment où il y a saturation dans certaines zones, vont essayer de prospecter et de démarcher une nouvelle clientèle. Et la grande nouveauté, je pense, de ces dix dernières années, c'est effectivement qu'ils ont réussi à trouver une clientèle en dehors des grands centres urbains. Et une clientèle relativement fidèle. On va parler un peu de la cocaïne. La cocaïne, elle était effectivement réservée, exclusivement distribuée dans les grands centres urbains.
Aujourd'hui, elle est distribuée absolument partout. Partout ? Partout, sur tout le territoire. Et le grand avantage pour les trafiquants, c'est qu'ils préfèrent finalement avoir un client fidèle et régulier. Par exemple, un travailleur qui bosse soit dans la restauration, soit dans la pêche, soit dans l'agriculture. Mais un travailleur qui ait besoin quotidiennement de cet excitant, plutôt que d'avoir un jeune bobo qui va acheter sa ligne de cocaïne pour aller en boîte.
Et ça, c'est une des révélations de votre enquête, vous le dites. Et d'ailleurs, c'est vraiment ce qui est passionnant aussi avec la manière dont vous procédez, Frédéric Ploquin, c'est que tout le monde vous parle. Que ce soit les gendarmes, les policiers ou les dealers eux-mêmes, qui effectivement, presque comme dans un monde de téléréalité, ont envie de se justifier ou de vous raconter ou de témoigner. Et ce que vous disent les uns et les autres, c'est qu'au fond, dans des villes moyennes, où ce sont souvent des anciennes villes industrielles, il y a des travailleurs qui sont des travailleurs déclassés, il y a beaucoup de chômage.
Et ce qui, jusqu'alors, était l'alcool, qui permettait en quelque sorte de tenir, eh bien désormais, c'est le cannabis, voire la cocaïne.
Ça, c'est un autre marqueur. Le premier marqueur, c'était effectivement les règlements de compte dont je parlais tout à l'heure, qui signifient que la drogue est arrivée dans les campagnes, dans ces petites villes. Mais il y a aussi, effectivement, notamment les contrôles routiers effectués par les gendarmes. Là où il y a 10, il y a 20 ans, ils n'arrêtaient, ils ne contrôlaient que des conducteurs qui avaient bu un peu le verre de trop. Aujourd'hui, c'est plutôt le joint de trop ou la ligne de trop. Donc ça, c'est un autre marqueur.
Donc les consommateurs sont des consommateurs locaux.
Oui, c'est ça. Dans ces départements ruraux, où autrefois il y avait effectivement une consommation d'alcool un peu importante avant de prendre le volant, aujourd'hui, que constatent les gendarmes ? C'est qu'il y a des taux, on va dire, vous savez, il y a des procédés chimiques qui permettent de détecter ce que le conducteur a fumé, sniffé, etc. Et là, surprise.
Et on le voit au quotidien, y compris nous-mêmes, malheureusement, de manière absolument tragique, dans les faits d'actualité, sur parfois des accidents de la route, où le cannabis est de plus en plus souvent impliqué.
Absolument. Et il y a une chose que j'ai découverte.
C'est comme si, vraiment, en préparant cette interview, et je le dis pour ceux qui nous écoutent et qui nous regardent, j'ai eu l'impression de rassembler les différentes pièces du puzzle. C'est-à-dire que ça fait des semaines qu'on parle d'un certain nombre de points de l'insécurité dans le monde rural, les règlements de comptes qui émergent régulièrement, ces problèmes d'accidents de la route. Et c'est comme si, à travers le travail que vous menez d'enquête, on réunissait toutes ces pièces du puzzle pour avoir une vision globale.
L'une des raisons, par exemple, de la présence de la cocaïne aujourd'hui dans les campagnes, c'est la fameuse filière guyanaise. Donc je suis parti, effectivement, pour ce documentaire jusqu'en Guyane, jusqu'à Saint-Laurent-du-Maroni, cette ville au nord de ce département d'Amérique du Sud, puisque la France a un département en Amérique du Sud, il faut le dire, pas très loin de la Colombie. Puis je suis remonté jusque à Saint-Laurent-du-Maroni, et là vous avez un fleuve très très large, avec des centaines de pirogues qui passent tous les jours et qui rejoignent un pays qui s'appelle le Suriname et la Guyane française.
Et le Suriname, il faut savoir que c'est un espace, c'est un territoire qui a été conquis il y a plusieurs années, il y a au moins une dizaine d'années, par les trafiquants colombiens. Les cartels colombiens sont installés en Guyane, parce que c'est juste à côté, parce qu'à coup de petites avionnettes, ils inondent. Et à partir de là, en fait, ce qui s'est passé, c'est qu'à un moment donné, les aéroports hollandais, parce que le Suriname, c'était une ancienne colonie hollandaise, donc il y avait une ligne directe qui reliait le Suriname à la Hollande, à l'AE.
Et les Hollandais ont mis en place des scanners un peu plus importants, un peu plus sophistiqués, pour décourager en fait les Surinamiens. Qu'est-ce qu'ils ont fait ? Je veux dire, les trafiquants s'adaptent systématiquement. Ils ont cherché une autre issue, une autre porte. Et ça a été le fleuve, le recrutement de jeunes mules dans les quartiers un peu misérables de Saint-Laurent-du-Maroni, à qui on propose des sommes extrêmement importantes, qui vont entre 5, parfois même jusqu'à 10 000 euros, souvent des jeunes filles, pour ingérer jusqu'à 1 kg de produits de cocaïne, et se présenter à l'aéroport à Cayenne, et partir pour Orly.
Et à partir de là, c'est comme ça, parce que l'État a mis un certain temps à le déco. Aujourd'hui, l'État a pris des mesures. Mais entre 2015 et aujourd'hui, les filières guyanaises se sont développées sur le territoire français. Quand ils sont arrivés à Orly avec leur cocaïne, ils ont essayé de se frotter aux cahiers locaux, en Seine-Saint-Denis, dans l'Essonne, etc. Et là, ils se sont fait enlever, maltraiter, tuer, voler, parler. Les équipes locales, qu'ils ne voulaient pas partager, qu'est-ce qu'ils ont fait ? Ils sont partis vers les campagnes, en profitant, si vous voulez, de la présence de cousins lointains, des tatades.
Et ils se sont dit, on va aller dans un espace qui n'est pas encore saturé. Ce sont toutes ces campagnes.
Et vous vous retrouvez avec le Tony Montana de Blois.
– Le Tony Montana de Blois, non mais ça c'est…
– Vous l'auriez imaginé ? Moi, je n'aurais jamais imaginé ça.
– Non, moi, si moi, je ne l'imagine pas, c'est une chose. Mais si vous, vous ne l'imaginez pas, Frédéric Ploquin ?
– Je me retrouve enquêté dans le centre Val-de-Loire, face à des policiers qui me parlent de… Il y a le Tony Montana de Blois, un type qui s'épanouissait, qui l'a été arrêté depuis. Et en fait, lui, il faisait venir les mules, elles arrivaient de Cayenne jusqu'à Orly, après il payait le taxi. Elles arrivaient directement dans les petits villages autour de Blois. Là, il y avait des mamas qui les récupéraient, qui vidaient, qui récupéraient le produit. Et il était commercialisé localement. Donc c'est un commerce de proximité, finalement. Et cette proximité fait que le produit s'étale localement.
– Et Frédéric Ploquin, on suit en effet avec vous cette carte de France du trafic de drogue. Je disais, c'est parti d'Alençon, un des premiers points qui a été touché. Puis Dreux, Vierzon, Besançon, Le Mans, Orléans, Le Havre, Troyes, Reims, Nantes, Roubaix, Foix, Poitiers, Clermont-Ferrand. Il n'y a plus désormais aucune ville qui soit épargnée. On le voit, en effet, vous le disiez avec les règlements de compte. On le voit aussi avec le développement d'une forme de marché local, mais avec aussi son bassin d'emploi. Au fond, aujourd'hui, qui sont les dealers ? Est-ce que ce sont des travailleurs saisonniers qui seraient partis de Marseille, comme le premier que vous voyez à Alençon ?
Ou est-ce que désormais, ce sont les jeunes de nos campagnes, en quelque sorte, qui sont attirés par ce nouveau business, par ce nouveau bassin d'emploi ?
– Il y avait, j'ai envie de dire, les territoires perdus de la République, on connaissait. C'était les grandes cités. Où il n'y a pas assez de présence policière, où le deal s'est développé depuis 40 ans, où le trafic de stupéfiants s'est implanté, incrusté, enquisté. Et aujourd'hui, Emmanuel Macron découvre les territoires oubliés de la République. Sur ces territoires oubliés, les habitants ont le sentiment très fort, très puissant, un sentiment d'abandon très puissant qui s'est développé, avec l'apparition notamment de cambriolages en série, avec des mafias venus notamment de Géorgie, qui dépouillent un peu les habitations en zone rurale.
– Les chiffres de la délinquance et des cambriolages en zone rurale explosent.
– Il y a aussi des vols du matériel informatique sur les tracteurs, c'est extrêmement important tout ça. Donc il y a un sentiment d'insécurité qui s'est développé dans ces territoires. Et tout d'un coup, ils se réveillent et à Vierzon, tout d'un coup, ils regardent en bas de chez eux, ils disent « on a là aussi des dealers ». Alors qui ils sont ? Ce sont des locaux, mais souvent, il y a des personnes transplantées. C'est-à-dire que, par exemple, à Vierzon, je suis tombé sur une famille qui avait été expulsée justement parce qu'ils faisaient trop de grabus d'un HLM par la justice en région parisienne, et qui a été relogée sur Vierzon. Ça a commencé comme ça.
Et donc cette famille, elle a fait ce qu'elle savait faire, finalement, ce qui avait été fait auparavant. Et donc ils ont implanté un point de deal et ils ont réussi à recruter. Pourquoi ? Parce que la drogue rapporte tellement d'argent, tellement facilement, que dans des zones un peu comme ça, fragiles, socialement, économiquement, c'est extrêmement, relativement facile en tout cas d'aller recruter. Et à partir du moment où vous recrutez des locaux, vous parvenez à atteindre le marché local et vous créez une espèce de petite PME. En fait, les PME de la drogue se sont délocalisées avec des personnes qui sont très mobiles.
Il y a des trafiquants de stupéfiants de Seine-Saint-Denis qui vont ouvrir des points de deal dans la banlieue de Toulon. Il y a des trafiquants de Seine-Saint-Denis qui s'implantent dans l'Ouest. Et après, ça fonctionne aussi de manière un peu communautaire. Si vous avez, par exemple, localement une communauté marocaine issue du RIF, le RIF, c'est le grenier à cannabis de l'Europe, comme à Dreux, en fait, au bout d'un certain temps, vous constatez, et là, on raconte dans le documentaire une histoire absolument incroyable, où tout d'un coup, les gendarmes se sont mis à enquêter, ont découvert, sont arrivés chez une nourrice. Vous savez, les nourrices...
Alors, ce que vous appelez les nourrices, ce sont des femmes souvent isolées qui acceptent, pour plusieurs centaines d'euros, de devenir un stock, c'est-à-dire que chez elles, elles présentent bien. On ne se dit pas qu'une personne isolée, une femme d'un certain âge isolée, finalement, en fait, dans les tiroirs de sa cuisine, elle héberge le stock.
Donc, elle est nourrice de ville et elle est nourrice des champs. Elle est nourrice de ville, c'est en général, on cible effectivement de quelqu'un d'un peu faible dans un bâtiment, souvent des handicapés. Moi, j'ai vu souvent qui étaient un peu exploités, surexploités, qui ont forcé la main et qui ont stocké du produit stupéfiant, de l'argent, des armes. Et maintenant, il y a les nourrices des champs, donc c'est d'autres profils, mais effectivement, on cible là des petites fermes, des endroits un peu, a priori, comme ça, relativement anonymes. Et les trafiquants, il y a des avantages à aller travailler dans les champs.
Il y a d'abord une clientèle, il y a moins de concurrence, il n'y a pas les policiers qui travaillent en ville habituellement, il y a des moyens logistiques, comme justement ces nourrices, mais il y a aussi des inconvénients.
Alors, il y a des inconvénients, et c'est là-dessus quand même que je voudrais revenir, c'est que quand Emmanuel Macron, hier, annonce des renforts de gendarmerie, votre enquête, elle montre quand même que les gendarmes ne sont pas impuissants. On a l'impression qu'ils ont, certes, eu une forme de retard à l'allumage. C'est-à-dire que tout le monde a été sidéré par l'apparition de ce trafic dans des coins où, jusqu'alors, peut-être par naïveté, on n'avait jamais imaginé que ça n'arriverait.
Et puis face à cette délinquance qui se multiplie, ce sentiment d'abandon, ces règlements de compte qui ont commencé à montrer qu'il y avait effectivement un trafic sous-jacent, les gendarmes s'en sont emparés, et ils se retrouvent parfois à faire des planques dans des champs de betterave pour essayer de voir les trafics la nuit, et avec certains avantages quand même liés à la campagne, qui est que, par exemple, quand il y a un trafiquant qui a son téléphone portable, quand vous êtes dans une ville, il y a mille téléphones qui bornent, quand vous êtes dans un champ de betterave, il n'y en a qu'un.
Le paradoxe, effectivement, c'est que c'est presque aussi difficile de faire une planque et une surveillance en race campagne que dans une cité. Dans une cité, il y a le côté château-fort, des chouffes partout. Si vous mettez une voiture de police, un sous-marin, comme on dit, de police au milieu, il va rapidement se faire repérer.
Alors, le vocabulaire, chouffes, ce sont les indiques, en quelque sorte, et le sous-marin, c'est la voiture.
Un sous-marin, c'est une voiture dans laquelle on peut dissimuler un fonctionnaire de police avec un appareil photo pour essayer d'immortaliser ce qui se passe sous ses yeux. C'est aussi difficile, paradoxalement, de planquer et de surveiller dans une cité que dans une race campagne. Et j'ai un policier, effectivement, dans le documentaire, qui dit « Mais une fois, on a été obligé de s'enterrer, de creuser une tranchée au bord de la forêt pour observer ce qui se passait dans une ferme. » Donc, ce n'est pas si simple que ça. Et ça, les trafiquants, ils le savent et ils en profitent. En même temps, ils ont longtemps cru que ce serait plus facile avec la gendarmerie qu'avec la police.
Et dans le documentaire, il y a un trafiquant qui dit « Finalement, j'ai compris que les gendarmes n'étaient pas des lapins de six semaines. » Donc, ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu'il a compris que les gendarmes avaient les moyens de travailler. Mais, là où Emmanuel Macron, finalement, la décision qui a été prise hier, ramène, décide de ramener des gendarmes sur tout le territoire, il fallait bien compenser ce qui a été fait, l'erreur absolue politique qui a été commise entre 2007 et 2012 par Nicolas Sarkozy, qui, au nom, finalement, de règles comptables obscures, lointaines, a dépeuplé, a fermé toutes ces gendarmeries.
Et, effectivement, quand vous vous baladez dans ces zones-là, dans ces territoires...
Il y a un désert. On parle du désert médical, mais il y a aussi un désert de la gendarmerie ou des forces de l'ordre.
Alors, le citadin, dans certains commissariats, il doit faire la queue pour déposer plainte. Mais dans certaines gendarmeries, il arrive, il sonne, et il y a un haut-parleur qui lui dit « Écoutez, non, non, là, il n'y a personne, c'est fermé pour l'instant, il faut revenir plus tard, ou vous roulez 50 kilomètres. » Donc, il y a ce même sentiment.
500 brigades avaient été fermées, et, effectivement, la période où ces brigades ont été fermées correspond à cette période que vous avez remontée, qui est la période, précisément, d'implantation de la drogue dans ces campagnes. Emmanuel Macron, il dit « On pilonne, et c'est pour ça aussi qu'il y a tous ces règlements de compte. » Je voudrais que vous l'écoutiez.
Pourquoi ça bouge ? Parce qu'on vient déranger les trafics. Et donc, dans toutes ces villes, Valence, il y a une très grosse opération de police judiciaire qui s'est faite ces derniers jours. On agit. Et donc, qu'est-ce qu'on fait ? Et je remercie l'ensemble de nos forces de sécurité intérieure. On pilonne tous les points de deal. On ne les laisse pas au repos. Donc, oui, on pilonne, on pilonne, on va démanteler les réseaux, et on ira au bout.
Si on écoute Emmanuel Macron, au fond, le fait qu'il y ait tant de règlements de compte, et parfois des règlements de compte extrêmement sanglants avec des victimes collatérales, c'est presque une bonne nouvelle, parce que c'est le signe que la lutte contre les trafics est efficace.
Ça, c'est vrai pour les villes, mais pas pour les campagnes. Dans les campagnes, quand il commence à y avoir des règlements de compte, c'est qu'il y a plusieurs réseaux en place, et que, par exemple...
Donc, la police ou les gendarmeries n'en est que spectateurs ?
Absolument. C'est un réseau guyanais qui vient essayer de s'implanter sur un endroit où il y avait un réseau local, et du coup, ça se frite, et ça finit par se régler à coups de Kalachnikov. Ça, c'est une chose. Mais pour ce qui concerne les villes, notamment à Marseille, c'est pas complètement faux, c'est-à-dire qu'à partir du moment... Mais c'est un peu naturel, c'est-à-dire à partir du moment où vous éliminez une équipe, vous arrivez à neutraliser une équipe sur un point de deal, nécessairement, vous avez une autre équipe qui arrive et qui dit « c'est moi qui vais prendre possession de ce terrain qui rapporte temps ».
Vous avez plusieurs candidats qui se présentent pour reprendre le terrain, et là, vous avez des affrontements entre ces deux candidats. Ça, c'est une chose. Donc, effectivement, quand la police bosse et dépeuple, et neutralise une équipe, il y a deux équipes qui arrivent, qui se bagarrent pour reprendre le point, et celui qui est parti en prison, à un moment donné, au bout de 3, 4, 5 ans ou 10 ans, s'il a commis des meurtres, il va revenir sur le terrain, il va dire « attends, c'était chez moi ». Donc là, vous avez un troisième individu qui arrive, et là, de nouveau, une source de règlement de compte. C'est ce qui se passe à Marseille.
La guerre qui se passe actuellement à Marseille, elle est essentiellement explicable par ça. C'est deux gangs dont le chef de l'un de ces gangs a passé 10 ans en prison, et quand il sort, il dit « attendez, vous êtes emparé de biens qui ne vous appartenaient pas ». Et il veut récupérer. Il veut récupérer, d'où cette guerre, et d'où ces 40 et quelques morts sur Marseille.
Est-ce qu'on peut espérer, Frédéric Ploquin, que ces territoires perdus, ou ces territoires oubliés de la République, comme vous dites, soient récupérés, et que ce trafic qui désormais s'est installé, mais pas depuis si longtemps, reparte ?
Ça va être très difficile, parce qu'à partir du moment où, vous voyez bien, à partir du moment où vous avez une clientèle fidèle, forcément, vous avez des trafiquants qui vont venir approcher cette clientèle. Parce que le problème des trafiquants…
En fait, le verre est dans le fruit. C'est-à-dire que désormais, les consommateurs sont en manque s'ils n'en ont pas.
C'est-à-dire qu'ils veulent, ils vont chercher. En fait, le problème, ce n'est pas l'approvisionnement en produit. Il est là. Que ce soit l'héroïne qui arrive du Moyen-Orient, d'Afghanistan, que ce soit le cannabis qui arrive essentiellement du Maroc, l'herbe qui arrive d'Espagne et de Hollande, ou la cocaïne qui arrive de Colombie, du Pérou, enfin, de la Cordillère des Andes, en gros. Il y a une abondance phénoménale de produits. Et notamment la période post-Covid, elle a été très intéressante pour nous. Enfin, je l'ai observée pour moi, parce que justement, comme pendant un moment, les flux avaient été gênés…
Eux aussi ont été obligés d'arrêter le business.
Non, ils ont stocké. Ils ont stocké parce qu'il y avait moins de possibilités. Il y avait moins d'avions, moins de voitures, moins de circulation aux frontières. Et à partir de la fin de cette période, il y a eu un déstockage massif. Et là, ils sont réellement partis à la conquête. Ils ont vendu à perte. Ils ont vendu à perte. Ils ont baissé les prix. D'ailleurs, c'est intéressant.
Pour toucher les nouveaux consommateurs, pas cher.
Tous les produits de consommation augmentent, sauf celui-là.
Il n'y a pas d'inflation sur la drogue.
Il n'y a pas d'inflation sur la drogue. Effectivement, les prix sont plutôt stables depuis des années. C'est un signe. Ça veut dire que le produit est là. Et ils ont compris. On le disait tout à l'heure, ce sont des businessmen comme les autres. Il y a un truc, quelque chose qui me frappe. C'est que dans les campagnes, on se plaint toujours d'avoir du mal à accéder aux produits parce que c'est loin, parce qu'il faut prendre sa voiture, parce qu'il faut faire 40 kilomètres pour aller à la préfecture, pour aller faire ses papiers. Or, les trafiquants de stupéfiants, eux, ont résolu la question. Ils vont.
Ils livrent à domicile.
Ils vont à domicile, ils vont chez vous. Donc, quelque part, ils ont réussi ce formidable coup de communication et de publicité de faire, en gros, du commerce de proximité dans des endroits où, justement, les personnes, les consommateurs se plaignaient de devoir faire des kilomètres et des kilomètres pour aller chercher du produit.
Frédéric Ploquin, votre enquête, elle est passionnante. Merci de nous l'avoir partagée ce matin sur RMC et BFM TV. Je rappelle que vous êtes spécialiste du grand banditisme. Votre documentaire, il s'appelle « La drogue est dans le pré ». Il est disponible en replay. Il est 8h52 sur RMC et BFM TV.