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InterviewFrance Inter — L'invité du week-end (sur Site radio)· 1 décembre 2024 21 minContradictoireActualité / polémiqueJustice

Jean-Christophe Rufin : "Boualem Sansal a pris cinq ans en quinze jours"

Source d'origine 3 locuteurs

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Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Propositif 45 %Attaque 25 %Défensif 30 %

Questions et réponses

Taux de réponse directe : 92 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)

  • 1:02OuverteRéponse directe

    Pourquoi vous êtes-vous mobilisé pour Boualem Sansal ?

  • 1:45RelanceRéponse partielle

    L'Académie française pourrait-elle être perçue comme impuissante ?

  • 2:15OuverteRéponse directe

    Quelles étaient les deux positions lors du débat à l'Académie ?

  • 3:10OuverteRéponse partielle

    Le soutien du président de la République a-t-il été réoffert à Boualem Sansal ?

  • 4:39OuverteRéponse directe

    Êtes-vous inquiet pour Boualem Sansal aujourd'hui ?

  • 5:46OuverteRéponse directe

    Boualem Sansal a-t-il été imprudent ?

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 1:16Invité politiqueFait
    « Évidemment, il y a eu des pétitions, il y a eu des appels, mais tout ça, c'est assez fugace. »
  • 1:32Invité politiqueFait
    « il reste dans sa jaule ou dans son hôpital, puisqu'il est hospitalisé apparemment, sans que plus personne ne s'en occupe. »
  • 2:37Invité politiqueFait
    « Pourquoi une institution comme ça doit le défendre ? »
  • 2:39Invité politiqueFait
    « C'est parce qu'elle est consacrée à la langue française. »
  • 2:59Invité politiqueFait
    « Il est traduit partout. C'est un écrivain de renom international. »
  • 3:31Invité politiqueFait
    « il est seul face à la police, face à des accusations qui sont portées contre lui. »
  • 5:41Invité politiqueChiffre
    « il a pris 5 ans en 15 jours. »
  • 7:11Invité politiqueFait
    « la crise diplomatique entre la France et l'Algérie, avec un revirement politique extrêmement brutal. »
  • 7:27Invité politiqueFait
    « la France a carrément pris le parti du Maroc sur l'affaire du Sahara. »
  • 8:26Invité politiqueFait
    « La revue en question, elle s'appelle Frontière. »
  • 10:22Invité politiqueFait
    « souvenez-vous de 1984, qui fait écho, justement, à son livre d'Orwell, »
  • 13:37Invité politiqueFait
    « ils ont un souci, j'allais dire, de contrôle. »
  • 14:40Invité politiqueFait
    « je pense qu'il y a eu un peu de prudence parce que, encore une fois, il a été peut-être imprudent, ou en tout cas, récupéré. »
  • 17:00Invité politiqueFait
    « Qu'est-ce que c'est que le dictionnaire de l'Académie ? C'est quelque chose, c'est un processus très lent, »

Temps de parole

  • Invité politique70 %
  • Présentateur25 %
  • Invité5 %

2,4 interruptions / 10 min (chevauchements et interjections détectés).

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0:01
Présentateur

Le grand entretien ce dimanche avec Marion Lourdes, nous recevons un écrivain pris concours, diplomate, membre de l'Académie française. Il se mobilise pour la libération de l'écrivain Boualem Sansal, emprisonné en Algérie depuis maintenant 15 jours. Il est accusé d'atteinte à la sûreté de l'État et pour notre invité, il fallait accueillir Boualem Sansal, un homme debout et libre mais seul. Pour intervenir ou poser des questions, chers auditeurs, le 01 45 24 7000 ou l'application France Inter. Jean-Christophe Ruffin, bonjour. Bonjour. Bonjour. Et bienvenue, vous avez publié un livre qui raconte un voyage sur le fleuve Amazon et on va en parler tout à l'heure.

On va d'abord partir de ce moment de combat, de combat sous l'Académie, sous la coupole, où on n'y est pas forcément habitué. D'abord, expliquez-nous pourquoi vous vous êtes mobilisé, vous, académicien, pour accueillir Boualem Sansal à l'Académie française, comme si c'était une manière de le protéger.

1:13
Invité politique

Alors, c'est une manière parmi d'autres. Évidemment, il y a eu des pétitions, il y a eu des appels, mais tout ça, c'est assez fugace. C'est-à-dire qu'au bout d'un moment, on les oublie, ces pétitions. Vous avez vu que les prix Nobel sont mobilisés, enfin, beaucoup de gens. Moi, ma crainte, c'était que tout ça soit un feu de paille et qu'il reste dans sa jaule ou dans son hôpital, puisqu'il est hospitalisé apparemment, sans que plus personne ne s'en occupe. Donc, l'idée qu'une institution très ancienne de la République, une institution culturelle, justement, et non pas politique, puisse...

1:45
Présentateur

Mais qu'on dirait impuissante, l'Académie française. Comment ? Qu'on pourrait penser impuissante.

1:50
Invité politique

Oui, alors, moi, c'est ma conception, c'est une question de tempérament. Je pense que rien n'est acquis et qu'il faut au moins proposer. Alors, effectivement, c'est une institution qui aurait pu, je pense, jouer un rôle, qui a préféré, au cours d'un débat qui était d'ailleurs assez animé et très respectable. Voilà, rester en retrait, je le regrette, mais on trouvera d'autres moyens de ne pas l'oublier.

2:15
Présentateur

Alors, expliquez-nous les termes du débat. On imagine ce débat qui vous a occupé pendant de longues heures entre académiciens. Quelles étaient les deux positions ? Il y avait la vôtre, donc, qui rappelait que ce sont les écrivains, les artistes qui peuvent défendre un intellectuel comme Boalem Sansal. Et face à vous, ceux qui l'ont emporté.

2:34
Invité politique

Alors, d'abord, pourquoi le défendre ? Pourquoi une institution comme ça doit le défendre ? C'est parce qu'elle est consacrée à la langue française. Et Boalem Sansal est un grand défenseur de la langue française. En plus, il a illustré, voilà, son dernier livre. Le français, parlons-en. Parlons-en. Mais ce n'est pas la seule fois. Il a multiplié les prises de position. Et puis, il nous représente aussi à l'étranger. Il est traduit partout. C'est un écrivain de renom international. Donc, je trouve que, quand on veut soutenir la francophonie, soutenir les gens qui défendent, comme nous, la langue française dans le monde, il ne faut pas que ce soutien s'arrête le jour où ils sont en prison.

3:10
Invité

Et puis, vous dites que ça lui a réoffert le soutien du président de la République ?

3:14
Invité politique

C'est-à-dire que, statutairement, si vous voulez, effectivement, l'Académie est placée sous la protection, comme on dit, à l'autre fois, du cardinal de Richelieu. Mais enfin, il n'est plus là. Et par la suite, c'est du chef de l'État. Bon, mais ce n'est pas tellement ça. Il y a ça, mais il y a le fait de lui donner une famille, si vous voulez. Moi, je pense à lui. Je me dis, il est seul face à la police, face à des accusations qui sont portées contre lui. Et vous le connaissez bien. Je le connais très bien. Et l'idée, c'est de lui dire, ben non, tu n'es pas seul. Tu n'es pas seul, on est avec toi, on est autour de toi. Voilà, je pense que ça aurait été un moyen de lui montrer notre soutien.

Alors, après le débat, vous me demandez les termes du débat. Il y a ceux qui pensent...

3:55
Présentateur

Oui, parce qu'il est intéressant. En l'occurrence, c'était avec de vrais arguments qu'on s'est opposés à vous.

4:00
Invité politique

Oui, oui, qui sont tout à fait respectables, qui sont de dire... Parce qu'il y a eu une reconnaissance générale du fait qu'il fallait le soutenir et qu'il était quelqu'un autour duquel nous nous regroupons, d'une certaine façon. Mais après, la question, c'est les moyens. Est-ce que les lire comme ça, un peu à l'arrache, seraient le meilleur moyen ? Bon, certains ont pensé, ont dit avec prudence, et on ne peut pas, encore une fois, les critiquer. C'est leur position, et moi, je la respecte. On dit, attention de ne pas aggraver les choses. Parce que finalement, plus la France le soutient à travers des institutions comme ça, plus peut-être les charges s'accumuleraient contre lui.

Moi, je n'y crois pas, mais en même temps, c'est entendable.

4:39
Invité

On le disait, vous connaissez bien Boilem Sansal. Vous avez partagé, d'ailleurs, la même maison d'édition pendant un moment.

4:45
Invité politique

Oui, longtemps.

4:46
Invité

Il a 75 ans, il est à l'hôpital. Est-ce que vous êtes inquiet pour lui aujourd'hui ?

4:51
Invité politique

Je suis très inquiet, oui, parce que je pense que, d'abord, il est dans une situation personnelle très difficile. Sa femme est en France, dans un hôpital, où elle a une maladie assez grave, et dont il est séparé d'elle, par rapport à sa détention. Ça n'est pas un combattant. Alors, je pense que c'est quelqu'un d'assez solide, au fond. Il a toujours refusé les protections. Moi, à chaque fois que je le voyais partir pour l'Algérie, où il habitait, il faut s'en souvenir, à Boumerdez, près d'Alger, je lui disais, mais t'as pas peur, etc. Il disait, non, il y a un côté... A chaque fois, vous étiez inquiet pour lui ?

A chaque fois, je le voyais, je lui disais, mais tu te rends compte, tu pars là-bas. Il me disait, mais non, c'est chez moi. Et il y a un côté chez lui, presque Gandhi, si vous voulez, c'est-à-dire, c'est un non-violent, c'est quelqu'un qui... Alors, j'espère que ça lui donnera la force de résister, mais enfin, il a l'âge qu'il a, et apparemment, pour ceux qui l'ont vu, il a pris 5 ans en 15 jours.

5:46
Invité

Est-ce qu'il a été imprudent ?

5:48
Invité politique

Dans son choix, son choix était, justement, de ne jamais renoncer, de ne jamais fuir, si vous voulez. C'est très respectable. Moi, je trouve ça extrêmement risqué, bien sûr, mais je pense que ça fait partie, vous savez, de ces gens qui veulent être fidèles à un certain nombre de principes. Et son principe, c'était qu'il était algérien, même s'il avait récemment demandé la nationalité française, par commodité aussi, parce que sa femme est hospitalisée ici. Mais, fondamentalement, il voulait critiquer les choses de l'intérieur. Et ça, ça me rappelle un peu la situation des dissidents soviétiques, autrefois, si vous voulez, qui restaient là, et qui se battaient de l'intérieur.

Alors, nous, ça nous paraît fou, ça nous paraît extrêmement dangereux, mais c'est cohérent aussi, dans son choix.

6:39
Présentateur

Si vous deviez imaginer, vous avez été un grand de l'action humanitaire, vous avez été diplomate, vous pouvez donc vous mettre un peu dans la tête des dirigeants algériens ou de ce que la justice algérienne peut lui reprocher aujourd'hui. D'après vous, qu'est-ce qui lui est reproché d'abord et avant tout ? Parce que ça fait des années qu'il porte le même discours, il n'a pas varié, vous allez me sens sale, Jean-Christophe Ruffin.

7:03
Invité politique

Oui, je pense que d'abord, il fait les frais d'une situation qui le dépasse, et qui est la crise diplomatique entre la France et l'Algérie, avec un revirement politique extrêmement brutal. C'est toujours dangereux dans une situation aussi fragile, c'est-à-dire où la France a carrément pris le parti du Maroc sur l'affaire du Sahara.

7:22
Invité

Voilà, c'est ça. Emmanuel Macron, qui était en déplacement au Maroc, a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental,

7:27
Invité politique

au détriment de l'Algérie. Voilà, et on ne peut pas ne pas voir un lien, si vous voulez, entre cette réponse très symbolique, incarcérer un écrivain, un écrivain qui est très apprécié en France et tout, mais cette situation, c'est une manière, au fond, d'exercer une forme de pression et de réponse sur un terrain symbolique. Voilà, bon, alors il en paye le prix, mais le pauvre, il est... Alors, il a été probablement imprudent dans sa communication, il a parfois... C'est quelqu'un qui ne regardait pas, à qui il parlait, donc il a parlé.

7:57
Présentateur

J'allais y venir, justement, parce que dans la petite musique qui accompagne sa détention, on a entendu certains lui reprocher des lieux où il a pu s'exprimer, une revue d'extrême droite, un site internet, et comme si on voulait, comment dire, le discréditer, ou en tout cas altérer la pure liberté d'expression que, selon vous, il incarne. Comment est-ce que vous comprenez ces choix-là qu'il a pu faire de parler dans des espaces qui sont des espaces...

8:26
Invité politique

La revue en question, elle s'appelle Frontière. Moi, très sincèrement, je ne la connaissais pas. Et si on m'aurait dit, est-ce que tu veux parler avec Frontière ? Peut-être que, voilà, j'aurais fait une interview sans savoir au fond à qui je m'adresse. Et de toute façon, ce n'était pas son genre. C'est quelqu'un qui avait une liberté d'expression totale, c'est-à-dire qui s'adressait à tout le monde. Et, encore une fois, il n'y a pas chez lui de calcul, il n'y a rien du tout. Et je pense que le réduire...

8:51
Présentateur

Oui, mais vous savez, Jean-Christophe Ruffin, que certains ont pu lui faire ce procès-là. Ont pu lui faire le procès d'être, je vais le dire, et l'expression est scandaleuse le concernant, l'idiot-utile de l'extrême droite. C'était...

9:04
Invité politique

Oui, mais qu'il ait été récupéré. Mais, si vous voulez, de quoi l'accusse-t-on et pourquoi le défend-t-on ? On le défend au nom de quelque chose qui est général, qui est la liberté d'expression. Une fois que vous vous exprimez, vous êtes un artiste, vous êtes un écrivain, vous êtes un romancier. Vous écrivez, vos oeuvres, elles ne vous appartiennent plus. Et, effectivement, vous ne pouvez pas empêcher qu'un certain nombre de gens puissent les récupérer à leur profit, pour leur cause, etc.

Mais, tout ce que je peux dire, c'est que Boilem n'est pas un militant d'extrême droite, c'est sûr, que, par ailleurs, c'est quelqu'un qui a souvent une expression, d'ailleurs, assez abstraite, parce que ses livres, par exemple, 2084, le livre...

9:41
Présentateur

Un roman publié chez Gallimard.

9:42
Invité politique

Voilà, pour lequel il avait eu le grand prix du roman de l'Académie française. C'est une dystopie. C'est un livre qui met en scène un monde futur, etc. Donc, vous voyez, on n'est pas dans le débat d'aujourd'hui et certainement pas dans le débat politique. Qu'il ait pu être récupéré, c'est certain. Mais, voilà... Mais c'est injuste. C'est-à-dire qu'il faut en revenir au fondamental. Qu'est-ce qu'on défend ? On défend la liberté d'expression. Point barre. Et, en l'occurrence, c'est ça qui est menacé à travers lui.

10:10
Invité

Jean-Christophe Ruffin, vous êtes un écrivain. On parle là d'œuvres de fiction. Écrire, c'est quand même politique, même quand on fait de la fiction ?

10:19
Invité politique

Ah ben oui, la fiction, de toute façon, je ne sais pas, souvenez-vous de 1984, qui fait écho, justement, à son livre d'Orwell, a été très instrumentalisé à l'époque de l'Est-Ouest, si vous voulez, de l'opposition russo-américaine à l'époque de la guerre froide. Il a été vu comme une espèce d'image de Staline, etc., alors que le livre n'avait pas été écrit pour ça au départ. C'est pareil, il a été tripoté, récupéré par certains. Bon, c'est le destin des œuvres d'art et il faut, j'allais dire, s'en accommoder. C'est comme ça. Vous n'êtes pas propriétaire de votre œuvre. Elle peut être récupérée à telle ou telle sauce.

Je pense que de grands écrivains, je pense à Camus, etc., ont pu être mis à différentes sauces. C'est comme ça. Mais nous, notre rôle, si vous voulez, en tant qu'écrivains, en tant qu'intellectuels, c'est de défendre la liberté d'expression. Après, ce que ça veut dire...

11:15
Présentateur

Le droit absolu à la liberté d'expression. Le reste est affaire de détails, avez-vous dit d'ailleurs, sous la coupable.

11:19
Invité politique

De détails, en tout cas, ça ne nous concerne plus directement. C'est-à-dire que, évidemment, le propos des écrivains ensuite entre dans un jeu politique, politique nationale, etc., qui nous échappe complètement.

11:33
Invité

Jean-Christophe Ruffin, maintenant que l'Académie a dit non, nous n'allons pas créer un siège pour Boilem Sans Salle, qu'est-ce que vous, vous pouvez faire ?

11:43
Invité politique

Alors déjà, vous me direz, c'est symbolique, mais dans la grande séance des prix qui va se dérouler jeudi, tout le monde dans un costume avec la garde républicaine, cette séance sera consacrée, sera dédiée à lui. Ce qui est déjà une façon, j'allais dire, de montrer que la compagnie est à ses côtés. Même si ça ne se traduit pas pour le moment par une élection. Voilà. Après, notre rôle, c'est d'entretenir la flamme. C'est-à-dire que la plus grande menace aujourd'hui contre lui, c'est l'oubli, c'est certain. Donc il faut continuer d'en parler, de se mobiliser. Il y a un comité de soutien qui a été créé, qui est présidé par Arnaud Benedetti. Bon, voilà. Tout ça, il faut le faire vivre.

C'est tout ce qu'on peut faire.

12:22
Présentateur

Il y a de très nombreux auditeurs qui se demandent comment l'aider, comment participer à sa libération. Est-ce qu'on est démuni ou est-ce que, par exemple, les associations, la mobilisation d'Amnesty International, d'autres pourraient avoir une efficacité ?

12:38
Invité politique

Alors, il faut observer ce qui se passe quand il y a des pétitions, éventuellement les signer. Le comité de soutien, on peut y adhérer. Ça, c'est important. Et puis, si des initiatives sont prises, il faut le surveiller, il faut regarder. On va voir si on peut en créer de nouvelles et bien s'y joindre. Mais effectivement, ça ne peut pas être une action individuelle. Il faut que ça rejoigne un mouvement plus vaste. Mais ce mouvement, il s'organise. Moi, je suis assez confiant.

13:06
Présentateur

Il y a des attaques sidérantes de violence et d'injustice contre Boalem Sansal, contre Kamel Daoud, le prix Goncourt. Qu'est-ce qui peut bien faire peur ? Et vous avez arpenté le monde, vous avez connu des dictatures. Qu'est-ce qui peut faire peur à un dictateur ou à un régime militaire dans l'œuvre ou le travail d'un écrivain ?

13:26
Invité politique

Ah mais, c'est assez rassurant. D'ailleurs, ça veut dire qu'on est élu, au moins. Il y a au moins des électeurs dans ces gouvernements. Je pense qu'ils ont un souci, j'allais dire, de contrôle. C'est ça, le monde totalitaire, c'est ça. C'est l'idée de ne laisser rien échapper et de ne laisser aucun espace de liberté parce qu'à partir de ces espaces de liberté peuvent se construire des mouvements plus vastes. Donc, voilà, mais je pense que le régime algérien n'est pas exactement... C'est pas une... C'est un régime qui a aussi le souci, et c'est ça mon espoir, de maintenir une certaine forme de... J'allais dire, de respectabilité. Je pense que c'est pas un pouvoir homogène.

Je pense qu'à l'intérieur du pouvoir, il y a des gens qui étaient partisans de cette répression à tout craint, puis il y en a qui commencent à voir qu'en termes d'image, ça peut leur coûter cher. Et ils ne souhaitent pas non plus se mettre au banc des nations, si vous voulez. Donc, voilà, ça va dans les deux sens et peut-être qu'on peut jouer là-dessus et pour recréer un peu d'espoir, oui.

14:30
Invité

Sur l'application France Inter, Sylvie demande, concernant l'arrestation de Boilem sans salle, comment expliquez-vous le silence d'une grande partie des intellectuels de gauche ?

14:39
Invité politique

Ben, je pense qu'il y a eu un peu de prudence parce que, encore une fois, il a été peut-être imprudent, ou en tout cas, récupéré. Et puis, au début, quand il a été incarcéré, les réactions politiques, il y a eu des réactions politiques de droite qui ont été très vocales, tout de suite. Et ça a donné l'impression, si vous voulez, qu'il était d'un bord. L'envoqué,

15:03
Invité

Marine Le Pen, qui ont réagi très vite.

15:05
Invité politique

Voilà. Et c'est pour ça que, moi, j'ai dit, c'est comme ça que j'ai commencé mon appel, c'est-à-dire, à l'académie, c'est de dire, ce ne sont pas les politiques qui doivent le défendre.

15:15
Présentateur

Ni les politiques, ni les diplomates, d'ailleurs.

15:17
Invité politique

Les diplomates, ils vont l'essayer, mais sauf qu'ils sont très mal placés puisque, justement, il est victime de la crise diplomatique. Alors, c'est évidemment compliqué d'espérer de ce côté-là. Maintenant, bien sûr qu'il y a des diplomates sur place, etc. Mais enfin, je pense que les choses se passent bien au-dessus. Ça se passe à l'Élysée. La politique à l'égard du Maroc et de l'Algérie, elle a été décidée tout à fait, tout à fait au sommet de l'État. Les diplomates, ils sont héritiers de ces choix. Et donc, c'est entre les mains

15:51
Présentateur

d'Emmanuel Macron ?

15:53
Invité politique

Alors, oui, mais on ne peut pas imaginer non plus qu'il fasse machine arrière. Il ne va pas dire aujourd'hui « Ah ben non, finalement, le Sahara, je pense que les choses qui ont été faites, malheureusement, sont faites un peu dans la précipitation, il faut bien le dire, puisqu'après, avoir fait beaucoup d'efforts aux côtés d'Algérie, d'efforts mémoriels, etc. Tout d'un coup, paf, on a mis la barre de l'autre côté. Alors, ça, on ne peut pas revenir en arrière. Il y a sûrement, dans le cadre d'une négociation plus globale, peut-être une marge d'approche, une marge de manœuvre pour le président de la République. En tout cas,

16:26
Présentateur

il faut qu'il s'y implique. En tout cas, merci de porter cette parole forte pour la libération de Boalem Sansal. Il y a un autre sujet qui est très différent, mais qui concerne aussi la langue française. C'est le dictionnaire de l'Académie qui a été rendu public et publié très récemment et qui a fait véritablement débat puisque certaines définitions ont pu choquer. Celle du mot « femme », par exemple, je la cite, « être humain défini par ses caractères sexuels qui lui permettent de concevoir et de mettre au monde des enfants ». Comment est-ce qu'on peut publier ça, enfin ? Je suis d'accord.

17:00
Invité politique

Alors, pourquoi ? Qu'est-ce que c'est que le dictionnaire de l'Académie ? C'est quelque chose, c'est un processus très lent, c'est une sorte de palimpsesse puisqu'on revient sans arrêt à la lettre A en partant de la lettre Z, etc. Là,

17:11
Invité

ça a pris 40 ans.

17:12
Invité politique

Alors oui, ça prend 40-50 ans, on n'est pas pressé. Vous êtes immortel. Oui, mais les définitions, en revanche, ne le sont pas. Donc, moi, je suis partisan, non pas d'une publication, je pense qu'il était une erreur, c'est une erreur de le publier en bloc, c'est-à-dire de dire qu'il y a un dictionnaire, qu'il y ait des fascicules qui soient datés en disant, voilà, le mot « femme », il est probable qu'il a été étudié dans les années 60, si vous voulez.

17:38
Invité

Et négrillon, il y a le mot négrillon qui est arrivé. Oui, mais à ce moment-là,

17:41
Invité politique

ça correspondait à la sensibilité de l'époque. Si vous me citiez des mots, moi, j'y suis depuis la lettre R, je suis arrivé avec la lettre R. Après négrillon et après femme. Mais si vous me citez des mots après la lettre R où il y aurait des définitions de ce type, alors là, effectivement, je me sentirais responsable.

18:00
Invité

Chacun des grands groupes entre lesquels on répartit superficiellement l'espèce humaine d'après les caractères physiques distinctifs qui se sont maintenus ou sont apparus chez les uns et les autres, etc.

18:09
Invité politique

Moi, je suis arrivé à un retour. Mais, oui, alors, bon, sortons de cette polémique parce qu'elle concerne malheureusement quelque chose qui a été fait et que personnellement je regrette, c'est-à-dire la publication en bloc. Ce qu'il faut voir, c'est devant. Heureusement, maintenant, au contraire de ce qui se passait depuis 1635, parce qu'il faut voir que ça date de là, où le dictionnaire se faisait dans la continuité lettre par lettre, avec les outils informatiques pour la dixième édition, on va pouvoir surplomber tout ça et aller directement sur les mots qui posent problème.

Et donc, ça va nous permettre, c'est ce à quoi on travaille en ce moment, de changer complètement la manière de faire, d'avoir quelque chose de plus instantané, si vous voulez. Voilà. Donc, il faut espérer que dans les prochaines, la dixième édition sera délivrée de ces tâches.

19:03
Présentateur

Vous avez passé votre vie à voyager, je ne sais pas si vous vous sentez enfermé sous la coupole de l'Académie française, vous publiez sur le fleuve Amazon, c'est un carnet de voyage chez Calman Levy avec des aquarelles et la lenteur de cette navigation sur le plus grand fleuve du monde, c'est assez curieux de vous voir mélancolique, de vous découvrir, Jean-Christophe Ruffin, méditatif.

19:30
Invité politique

C'est quoi ? Oui, mais j'étais parti pour, d'abord pour oublier un peu tout ça, et puis, j'étais parti avec ma boîte de couleurs et mes crayons, et en fait, les aquarelles et dessins, c'est moi qui les ai faits, et c'était le but principal du voyage. Je voulais décrocher. Alors là, pour décrocher, je vous conseille l'Amazon, c'est vraiment formidable. Pas l'Amazonie, j'insiste. Oui, le fleuve Amazon. Parce que l'Amazonie, c'est un sujet très vaste, très compliqué. Le fleuve, bon, c'est plus simple. Il y a un début, une fin.

19:58
Présentateur

Ça n'empêche pas d'entendre, malgré tout, les habitants de la ville de Manaus crier Macron, Macron, parce qu'ils sont contre l'action du président de la République contre la déforestation.

20:09
Invité politique

Oui, parce que l'Amazonie, c'est vraiment un enjeu. C'est pour ça que je ne voulais pas aborder ce sujet en tant que tel. Moi, j'ai parlé du fleuve, parce que l'Amazonie, c'est un sujet qui est très clivant avec le Brésil. Il y a des voix bien publiques mondiales. Il faudrait que ça soit sous la gouvernance d'une sorte d'institution internationale. Puis les Brésiliens disent non, non, c'est chez nous. Et c'est très brutal, cette opposition. Bon, voilà, mais ça, j'allais dire, c'est un sujet politique. Et là, je n'y allais pas du tout pour faire de la politique. J'y allais pour me laisser couler le long du fleuve avec ces petits bateaux.

J'ai pris les bateaux qui servent d'autobus pour les gens qui juste vont faire leurs courses. Voilà.

20:52
Présentateur

Et c'est devenu un voyage sur plusieurs milliers de kilomètres sur le fleuve Amazon. Carnet de voyage Jean-Christophe Ruffin de l'Académie française. C'est publié chez Calman Levy. Merci d'avoir été l'invité de France Inter ce matin.

21:05
Invité politique

Merci à vous.