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ChroniqueFrance Inter (sur YouTube)· 15 septembre 2023 3 minAutoproduitDivertissement

Pas de souci - Le Billet de François Morel

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Présentateur

Bonjour, je sais bien que l'objet de ma chronique d'aujourd'hui n'est pas d'une actualité brûlante. Je me doute bien que si j'avais cherché un peu, j'aurais pu trouver des sujets de plus grande importance.

Simplement, l'événement dont je vais parler, qui n'a été traité ni dans le journal de 8 heures, ni même dans la revue de presse de Claude Ascolovitch, je suis le seul à pouvoir en rendre compte puisque je l'ai vécu personnellement ce matin, tandis que je m'apprêtais à prendre le RER qui allait me conduire jusqu'à la maison de la radio, que je devrais nommer désormais la maison de la radio et de la musique, mais que présentement je vais continuer à appeler la maison de la radio, étant donné que je n'ai pas spécialement de temps à perdre et que je devine sans difficulté l'impatience de l'auditeur qui a envie de découvrir mon histoire sans être retardé par une décision technocratique chargée de transformer l'appellation des grands instituts publics, sans doute destinée à promouvoir la dimension musicale, notamment orchestrale, de la maison de la radio, et que je ne conteste pas, mais qui en termes d'efficacité lexicographique doit encore faire ses preuves.

Je vous raconte. Sur le coup de 7h30, j'avais un petit creux. Prenez des notes. J'avais quitté mon habitation un quart d'heure plus tôt après avoir avalé un café, mais sans avoir pris le temps de me faire une tartine. J'avais donc une petite fringale dénoncée par un borborygme discret mais persistant. J'entre donc dans une boulangerie et je dis à la boulangère, jeune, accorte, affable, souriante, « Bonjour, je voudrais un pain au raisin, s'il vous plaît. » Et là, la boulangère, vous n'allez pas en revenir à moins que vous n'ayez vous-même été témoin d'une réponse similaire, me répond « Pas de souci. » Pas de souci.

Jamais je n'avais imaginé que demander un pain au raisin dans une boulangerie puisse occasionner un quelconque souci. Je comprends que si j'étais entré chez un fleuriste ou un garagiste, ma requête de pain au raisin aurait pu susciter un souci, voire un embarras, un tracas, une difficulté, une complication. De même que si à la boulangère, jeune, accorte, affable, souriante, j'avais demandé une clé de douze, un vibromasseur ou une brouette anti-crevaison, j'aurais pu occasionner un contretemps né de l'impossibilité de satisfaire ma requête.

Mais là, dans une boulangerie, demander un pain au raisin me semblait quasiment aller de soi, légitime, naturel, d'autant que derrière la vitrine, j'avais face à moi des pains au raisin qui semblaient n'attendre que moi, bien rangés les uns derrière les autres entre des croissants et des pains au chocolat, et qu'à aucun moment je n'ai pu même concevoir que, dans certains cas, la vente de pain au raisin dans les boulangeries puisse susciter un souci.

Faut-il que le monde soit angoissé, toxique, dangereux, pour que la boulangère, jeune, accorte, affable, souriante, ait besoin de rassurer sa clientèle, de la tranquilliser, d'adoucir ses tourments, de lui suggérer que oui, bien sûr, même si c'est un peu limite, un peu extrémiste, un peu jusqu'au boutiste, de demander un pain au raisin dans une boulangerie, elle sera toujours là, jeune, accorte, affable, souriante, pour ratifier votre folle supplique, votre insensé désir. J'ai payé, je n'ai rien dit, j'ai avalé mon pain au raisin, il n'y a eu aucun souci, j'ai peut-être, sans le savoir, frôlé la catastrophe. Comment ? Oui, à la semaine prochaine, je serai là à nouveau à 8h57, pas de souci.