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interviewC à vous (sur YouTube)· 25 avril 2026 14 min

Tchernobyl : la catastrophe nucléaire symbole d’une “société du mensonge”

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Il faut dire qu'il y a des élections le 1er mai et qu'elle a une énorme pression politique chez elle aussi. -M.Bouhafsi: Merci beaucoup, Paul Larrouturou.

C'était il y a 40 ans, jour pour jour, l'explosion du réacteur 4 de la centrale nucléaire Lénine, à Tchernobyl, en Ukraine, entraîne l'évacuation de 200.000 personnes. L'accident va marquer toute une génération et laissera des traces indélébiles.

L'accident aurait provoqué plusieurs milliers de morts, selon les agences de l'ONU. 40 ans après, Tchernobyl reste la plus grande catastrophe nucléaire de l'histoire. - Personne ne comprend ce qui se passe.

Les ingénieurs ne le savent pas encore, mais le couvercle de 1200 tonnes qui scellait le réacteur vient d'exploser. Le coeur du réacteur RBMK brûle désormais à ciel ouvert. Il relâche sa radioactivité directement dans l'atmosphère.

Musique sombre. Une colonne de lumière jaillit à plus d'un kilomètre de hauteur. Une lueur jamais aperçue auparavant. ... -M.Bouhafsi: Bonsoir, David Korn-Brzoza.

Vous réalisez cette formidable série documentaire qui sera diffusé mardi prochain à 21h05 sur France 2. Et bonsoir, Noël Mamère, ancien député et ancien journaliste. Il y a une reconstitution de Ligue dissoute, avec Alain Duhamel!

Vous étiez à l'antenne, présentateur du journal de la mi-journée sur Antenne 2 au moment de l'accident. Dans ce documentaire incroyable, vous racontez ce combat contre un ennemi invisible qui, 40 ans plus tard, continue d'inquiéter, David Korn-Brzoza. Cette nuit du 25 avril, la genèse de cet accident, c'est d'abord un test grandeur nature, test de résistance qui n'avait jamais été effectué avant? -D.Korn-Brzoza: Effectivement, depuis quelques années, la centrale était en fonctionnement.

Il y avait un test qu'il fallait effectuer et personne ne l'avait fait auparavant. Le test devait être réalisé à 13h et, finalement, il a été reporté et il a eu lieu à 1h du matin. Et à 1h20 du matin, 1 heure, 23 minutes et 45 secondes, tout va mal, le réacteur explose et c'est quelque chose de totalement inédit.

Un réacteur nucléaire qui explose, ça ne s'était jamais vu auparavant. -Y.Goosz: L'équipe de jour aurait pu gérer le problème, mais c'est l'équipe de nuit qui ne savait pas faire? -D.Korn-Brzoza: L'équipe de nuit était moins préparée, ne savait pas qu'il y aurait ce test...

Mais ce n'est pas simplement à cause de ça. C'est un ensemble de mécanismes. En fait, cet accident, c'est surtout l'aboutissement d'un laisser-aller pendant des années.

Plusieurs archives du KGB et plusieurs avertissements...

Plusieurs personnes avaient averti que la centrale était dangereuse, tout comme les centrales de Leningrad et de Koursk. -M.Bouhafsi: La nuit de l'accident, on découvre, dans votre documentaire, des pompiers pas préparés et rapidement envoyés sur place.

Et très vite, ils se concentrent sur leur propre survie! -D.Korn-Brzoza: Oui, les pompiers arrivent, ils pensent qu'ils vont contenir un incendie classique, standard, et soudain, ils se rendent compte...

On a retrouvé un des chefs des pompiers qui est sur place, cette première nuit-là, il nous raconte, à la première personne, qu'il a des collègues qui commencent à se sentir mal au bout de quelques minutes, commencent à avoir des nausées. Donc ils disent: "Rompez." "Rentre, va te reposer." Et au fur et à mesure, un par un, les pompiers se sentent mal.

En fait, ils se font irradier. Ils n'avaient pas du tout des tenues de protection adaptées à contenir l'accident. -M.Bouhafsi: Cette centrale, à l'époque, c'est le symbole de la grande URSS.

C'est le symbole de la puissance russe. Quelques heures après l'explosion, un premier rapport est envoyé par le directeur de la centrale au Kremlin. Il y parle d'accident, d'explosion, mais pas plus alors que les radiations ont commencé à faire des ravages.

A ce moment-là, la panique des dirigeants...

Il ne fallait surtout pas inquiéter le Kremlin? -D.Korn-Brzoza: Il faut se souvenir que l'Union soviétique de cette époque, c'est une société du mensonge.

Il y a plein de petits chefs, plein de sous-chefs. C'est très dur de dire qu'il y a un problème. A cette époque, dire qu'il y a un problème, c'est révéler une carence.

Donc il ne faut surtout pas dire la vérité. La vérité est dangereuse, à cette époque. Donc il ne révèle pas.

En tout cas, il dit ce qu'il sait et il en sait très peu, à ce moment-là. Mais pourtant, il y a un réacteur qui a explosé. Mais personne ne veut croire que c'est possible.

Personne ne veut imaginer que le réacteur numéro 4 de cette centrale a explosé. -M.Bouhafsi: Et face à l'urgence, les autorités sont obligées de réagir. - Je vous supplie d'évacuer les populations car je ne sais pas comment réagira le réacteur demain.

En tant que scientifique, je ne peux pas prédire aujourd'hui quelles en seront les conséquences. -M.Bouhafsi: Noël Mamère, on va revenir sur le mythe du nuage qui s'arrête à la frontière mais cet accident a fait la une de l'actualité.

On comprend ce qui se passe, en France, à ce moment-là? -N.Mamère: Non, on ne comprend pas tout de suite, parce que, comme l'a expliqué David Korn-Brzoza, ça se passe la nuit, avec une forte volonté des autorités soviétiques de maintenir l'omerta.

Ne surtout pas faire peur au Kremlin mais surtout, ne surtout pas faire peur au reste de l'Europe. Et donc, il a fallu attendre plusieurs jours avant que l'on prenne connaissance de l'ampleur de la catastrophe, notamment en regardant les images de ce qu'on appelle les EVN, cette bourse d'échanges d'images internationales où l'on voyait les Suédois, les Allemands, expliquer que le nuage avait franchi les frontières et qu'il fallait prendre des dispositions sanitaires. Et nous, pendant ce temps, on était confrontés, peut-être même sous la coupe de ce qu'il faut bien appeler un lobby, qui s'appelle le lobby nucléaire en France, qui est détenu par les ingénieurs des mines, qui avaient envoyé au charbon, si je puis dire, l'un de ses maîtres, le professeur Pellerin, qui ne disait pas, d'ailleurs, que le nuage n'a pas franchi les frontières de la France, mais qui nous disait: "Il n'y a pas de risque sanitaire, "la France est protégée par la dépression des Açores." Ca a duré trois jours jusqu'à ce qu'on commence à comprendre, en regardant les images des EVN, que ce n'était pas exactement ce qu'il nous racontait.

Mais il y avait un ministre, qu'Alain Duhamel a connu, comme moi, un ministre de l'Agriculture, qui s'appelait François Guillaume, qui, le 6 mai, quelques jours après cette catastrophe qui avait eu lieu le 26 avril, nous expliquait qu'il n'y avait aucun problème, qu'on pouvait manger tout ce qu'on voulait, et que l'état sanitaire était parfait, comme si la France était une sorte d'isolat qui était protégé du pire. -M.Bouhafsi: On a retrouvé ce communiqué, Noël Mamère.

François Guillaume publie ça, il dit: "Vous inquiétez pas, il n'y a pas de problème. "La France est totalement épargnée "par les retombées radionucléaires." Vous vous souvenez de ça, Alain Duhamel? -A.Duhamel: Très bien.

Je me souviens aussi du scepticisme général quand on a entendu ça. C'est pas parce que ça a été dit par un ministre que ça a été cru par les Français. -N.Mamère: Exactement. -A.Duhamel: On sait bien qu'il n'y avait pas une espèce de muraille, remontant jusqu'à la stratosphère, nous écartant de ce qui se passait.

Mais il y a eu plusieurs politiques qui, à ce moment-là, ont feint de croire qu'on ne risquait rien. -M.Bouhafsi: On revient sur ce documentaire incroyable, David Korn-Brzoza.

Côté russe, à l'époque, la priorité est de faire bonne figure, de ne pas affoler la population. Le 1er mai 1986 est organisée une parade à Kiev. Le gouvernement pousse la population à s'y rendre, mais ce défilé sera même surnommé "la parade de la mort"? -D.Korn-Brzoza: Il y a des radiations dans l'air.

Kiev est à 130 kilomètres de la centrale. Pourtant, le pouvoir central, plutôt que de dire: "Restez confinés chez vous, il y a des radiations "radioactives, il faut se confiner", va encourager les gens à défiler le 1er mai. Ils vont même confisquer les livres contenant des indices sur la radioactivité dans les bibliothèques, pour ne pas que les scientifiques puissent se renseigner, pour ne pas que ceux qui pensent qu'il y a eu quelque chose, puissent prendre des informations. -E.Eméyé: Donc ils avaient bien conscience des choses. -D.Korn-Brzoza: Oui, ils ont conscience, mais il faut montrer une image du régime reluisante, un vernis rouge vif soviétique parfait à l'égard de leur propre population et à l'égard de l'Occident et du monde. -Y.Goosz: Les jours qui suivent l'explosion du réacteur, c'est une course contre la montre d'ouvriers sacrifiés qu'on appelle "les liquidateurs", qui vont tout faire, tout tenter pour tout nettoyer, au péril de leur vie. -Y.Goosz: Elles sont terribles, ces consignes.

C'est presque peine perdue. A ce moment, l'URSS va construire son fameux sarcophage au-dessus du réacteur explosé. Cinq mois de travaux.

Est-ce que ce sarcophage n'était qu'un leurre, qu'un rideau, qu'un mensonge? -D.Korn-Brzoza: C'est un mensonge.

Il fallait le construire, parce que la centrale émettait énormément de radioactivité. Ils l'ont construit dans un temps record. Maintenant, c'était pas suffisant.

Ils ont fait le sarcophage assez rapidement. Très vite, il a rouillé, il y a eu des fuites, et la radioactivité a continué à se répandre. -N.Mamère: Il était à l'image des mensonges: plein de failles.

Il a fallu refaire un sarcophage, qui a été fait par une entreprise française, lequel a été attaqué récemment par une bombe larguée par un drone russe. -M.Bouhafsi: Un drone Shaed.

Vous parlez de mensonge. A l'époque, Tchernobyl reste un symbole du mensonge russe. - Pour éviter d'avoir à soigner des milliers de patients, les autorités sanitaires ont modifié les niveaux de radiations considérés comme toxiques.

Mais le cynisme de Moscou dépasse toutes les limites. Mais le cynisme de Moscou dépasse toutes les limites. La députée révèle les recommandations du Kremlin pour écouler des dizaines de milliers de tonnes de viande contaminée par les radiations. -M.Bouhafsi: C'est hallucinant, ce qu'on découvre là.

Gorbatchev le reconnaîtra, même le KGB mentait. Tchernobyl sera le début de la fin pour l'URSS. La population comprendra que l'URSS ment à tout le monde.

C'était un tabou pour le KGB, Tchernobyl? -N.Mamère: C'est pas simplement Tchernobyl.

Le nucléaire civil n'est que le prolongement du nucléaire militaire. Tout ce qui est militaire est construit sur la protection des secrets, sur l'omerta et le mensonge. Quand on met en oeuvre de tels programmes nucléaires, on prend des risques.

Lorsqu'il y a un accident, on fait tout pour éviter que la vérité soit dite. Ce que nous avons connu à Tchernobyl, nous l'avons connu plus tard en 1999, avec la centrale nucléaire de Braud-et-Saint-Louis, au bord de la Gironde. L'accident était de niveau 2.

Le préfet avait appelé M. Juppé, maire de Bordeaux. "Si on atteint le niveau 3, "on va devoir évacuer la population." Pendant des jours, on n'a rien pu savoir.

Le nucléaire civil n'est que le prolongement du nucléaire militaire. Le nucléaire militaire est basé sur le secret. Ce nucléaire civil, il a hérité de cette tradition du secret et c'est toujours très difficile de trouver des fissures dans l'architecture du mensonge pour que la vérité soit dite.

A Braud-et-Saint-Louis, il a fallu une dizaine de jours avant que l'on prenne conscience de l'ampleur du risque. Pour Tchernobyl, le lobby nucléaire français, par la voix de son porte-parole le professeur Pellerin, qui est décédé depuis, disait: "Circulez, y a rien à voir, y a pas de danger. "Le nuage n'a pas franchi les frontières de la France." Et aujourd'hui... -M.Bouhafsi: Aujourd'hui encore, 40 ans plus tard, selon l'Autorité de sûreté nucléaire, la radioactivité dans les sols et certaines denrées est plus élevée qu'ailleurs dans certaines régions, notamment les Vosges, l'Alsace ou l'est de la Corse.

S'il y a encore des traces aujourd'hui, c'est qu'à l'époque, ça devait être pire. -N.Mamère: Avec le nucléaire, à la différence des autres accidents industriels, il n'y a pas d'après.

Tout ce qui est autour de Tchernobyl est comme sanctuarisé. La vie n'y reviendra pas avant des centaines d'années. La question que pose le nucléaire est extrêmement vertigineuse. -E.Eméyé: La végétation n'est pas revenue? -N.Mamère: La végétation peut revenir, mais les humains ne peuvent pas y habiter. -D.Korn-Brzoza: C'est inhabitable pour l'éternité. -N.Mamère: Oui. -M.Bouhafsi: Vraiment? -D.Korn-Brzoza: Oui.

On hérite de ce problème. Nous, collectivement, on est les héritiers de Tchernobyl, on doit entretenir cette zone qui n'est plus habitable et faire le nécessaire pour que la catastrophe ne recommence pas et n'empire pas. -N.Mamère: La grande différence entre les accidents industriels et les accidents nucléaires, c'est que lorsqu'il y a un accident nucléaire, il n'y a pas d'après.

Ca peut durer des centaines d'années. C'est ce qui se passe à Prypiat autour de la centrale nucléaire. -M.Bouhafsi: Merci à vous, Noël Mamère et David Korn-Brzoza.

Votre série-documentaire "Tchernobyl, une tragédie sans fin" sera diffusée mardi prochain à 21h05 sur France 2. Elle est déjà disponible sur la plate-forme france.tv.